Actu
Travestissement masculin au Japon : entre art et transgression

Travestissement masculin au Japon : entre art et transgression

13 avril 2014 | PAR Sandra Bernard

Voila un bien étrange sujet que le travestissement dans la culture japonaise où l’image de l’homme et de la virilité est prépondérante. Le Japon est, par excellence, le pays des apparences, extrêmement policé, il ne faut pas déroger, jamais, ne pas perdre la face, jamais. Mais voilà s’il existe quelques exceptions, principalement dans un cadre artistique, c’est de plus en plus souvent sous forme de transgression que le vernis craque et que les hommes laissent transparaître leur côté féminin. Cette tendance est en passe de devenir un (mini) phénomène de société.

Le travestissement masculin dans l’art et, en particulier au théâtre, est largement admis, d’autant plus que dans de nombreux genres tels le Kabuki ou le Nô les femmes ne sont pas admises sur scène. Ainsi, les acteurs aux traits fins interprétant exclusivement des rôles féminins sont appelés des « Onnagata » et sont très prisés des amateurs pour leur recherche et leur interprétation de « la quintessence de la féminité ». De nombreuses séries d’estampes représentant des acteurs célèbres des XVIIe-XIXe siècles présentent des onnagata. L’un des plus célèbres onnagata vivant et actif n’est autre que Tamasaburo Bandô véritable trésor national vivant du Japon qui s’est produit avec succès à plusieurs reprises sur la scène du Châtelet.

A partir des années 1980-1990, dans la musique pop et le métal, dont le visual kei (visu pour les intimes) les interprètes se sont caractérisés, si ce n’est (sauf à quelques exceptions près tel Mana du groupe Moi dix Mois) par le port de vêtements féminins, mais bien par une convergence à l’androgynie.

Plus récemment a émergé Bijomen Z, un groupe de J-pop/rock (Pop/rock japonais) masculin dont la particularité est d’arborer sur scène des costumes de fées, tout en revendiquant leur masculinité. Ce groupe s’est formé en 2010 autour de Yankkun SAKURAZUKA (un célèbre humoriste dont le personnage emblématique est une lycéenne un peu voyou : Sukeban Kyoko) à l’occasion d’une audition de l’émission musicale de la chaîne de télé TBS. C’est alors le premier groupe « Girls bande » du monde dont les membres sont 4 hommes qui se revendiquent aussi beaux que les femmes. Ils ont développé le concept de « la nouvelle sensation du rock Unisex ». Leur popularité croissante au Japon leur a permis d’effectuer leur premier grand concert au moment de l’exposition universelle de Shanghai en 2012. Le public français a pu les découvrir lors du Tokyo Crazy Kawaii Paris. Suite au décès tragique du chanteur Yankkun et du manager Monsieur Sunamori lors d’un accident de voiture en octobre dernier, l’activité du groupe est en suspens.

Toujours d’un point de vue culturel, il n’aura échappé à personne que de nombreux personnages masculins bishonen (jeunes beaux garçons) de mangas et d’animés ont des traits androgynes voire clairement féminins. C’est particulièrement vrai pour les shojos dont certains, tel Princess Princess, Lili la menteuse, Princess Jellyfish etc. ont pour principal objet le travestissement masculin. C’est également vrai dans certains shonen comme le personnage de Kazuki Fucho-In de la série Get Backers ou encore une grande partie des Chevaliers du Zodiac. Sous couvert de créer des situations cocasses, et de montrer de beaux jeunes hommes, cependant sous couvert de comédie, c’est clairement une tendance émergente qui transparaît. Le plus révélateur est sans conteste Otomen, un shojo dont les héros masculins possèdent chacun une facette « féminine » mais doivent le cacher au reste de la société, par peur des conventions.

L’on touche ici à un phénomène transgressif concret observé depuis quelques années. Des hommes, souvent mariés et pères de famille, se retrouvent dans des soirées privées habillés en femmes. Toutefois, ces entrevues sont généralement plus proches des soirées entres filles que d’autre chose. Les « femmes » d’un soir se retrouvent pour parler de sous vêtements, maquillages, et autres futilités normalement culturellement réservées aux femmes. Ils cherchent ainsi a échapper à la pression sociale et à décompresser. Ils apprécient de pouvoir se laisser aller. Il y a presque un an, un article du courrier international rapportait un glissement sociétal chez les jeunes générations d’hommes se travestissant pour une raison surprenante. Considérant que les femmes sont plus choyées que les hommes dans la société nippone, le travestissent est alors perçu comme une ascension sociale et un moyen de reprendre le contrôle de ses choix en sortant du rôle d’homme dont la réussite passe par la carrière. Ce sentiment de « jalousie » des hommes envers les « facilités féminines » étaient déjà décrites dans des travaux universitaires (voir Watanabe Tsuneo 1982).

Cela peut sembler paradoxal dans une société où il est difficile pour les femmes d’exister par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Cependant, les choses semblent changer dans les jeunes générations. Les jeunes femmes, de plus en plus éduquées, aspirent à une vie professionnelle florissante et un accomplissement personnel entraînant une perte de repères voire de la défiance des générations précédentes et d’une partie de la gente masculine, ceux-là même qui sont le plus sensible au travestissement.

Ainsi, le travestissement reste pour beaucoup une transgression sociale et peu assument ce « hobby ». Cependant, la place croissante dans la pop culture d’artistes et de personnages efféminés voire travestis semble lentement policer cette pratique. Reste à voir comment le rééquilibrage des rapports sociaux entre les sexes va impacter ce phénomène. Notons toutefois qu’il s’agit d’une frange très minoritaire de la population masculine.

Visuels : Couvertures des ouvrages (mangas + pochette du CD de Moi dix Mois), photographies des Bijomen Z par Sandra BERNARD, Photographie officielle Jiuta pour le Châtelet.

[Live report] La délicieuse soirée Tango de Banlieues Bleues
L’agenda culture de la semaine du 14 avril
Sandra Bernard
A étudié à l'Université Paris Ouest Nanterre la Défense l'Histoire et l'Histoire de l'Art. Après deux licences dans ces deux disciplines et un master recherche d'histoire médiévale spécialité histoire de l'Art dont le sujet s'intitulait "La représentation du costume dans la peinture française ayant pour sujet le haut Moyen Âge" Sandra a intégré un master professionnel d'histoire de l'Art : Médiation culturelle, Patrimoine et Numérique et terminé un mémoire sur "Les politiques culturelles communales actuelles en Île-de-France pour la mise en valeur du patrimoine bâti historique : le cas des communes de Sucy-en-Brie et de Saint-Denis". Ses centres d'intérêts sont multiples : culture asiatique (sous presque toutes ses formes), Histoire, Histoire de l'Art, l'art en général, les nouveaux médias, l'art des jardins et aussi la mode et la beauté. Contact : sandra[at]toutelaculture.com

One thought on “Travestissement masculin au Japon : entre art et transgression”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


    Soutenez Toute La Culture