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[Tour de web] Censure sur la ville

[Tour de web] Censure sur la ville

12 octobre 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Deux faits la même semaine, cela s’appellerait-il de la censure ? Notre tour de web interroge une notion qui avait officiellement quitté la France en 1906, pour ne cesser de reparaître sous la forme d’interdictions. Qu’en est-il quand c’est le peuple qui demande ? Tour de Web

Importation de conflit

Le conflit israélo-palestinien transcande les foules, surement à cause de son allure biblique. Mais là, on peut parler de beau pétage de plomb. L’info arrive par la Provence puisque la scène se passe à Carpentras. Le maire de la Ville, Francis Adolphe raconte via communiqué les troubles qui ont perturbé le trés pacifique festival du cinéma israélien. Troubles qui visent à interdire cet événement culturel « On peut exprimer son opposition, et je l’ai déjà fait, avec la politique d’un Etat ou avec ses dirigeants. Néanmoins, la propagande qui vise à supprimer l’Etat d’Israël, n’a pas sa place dans notre ville et dans notre pays »

La censure préalable

En 1906, donc, cette idée mignonne qui dit que toute oeuvre à diffusion publique, un journal par exemple, doit passer à la « censure préalable » est jetée aux (presque) oubliettes. Brett Bailey devait présenter Exhibit B au Barbican à Londres. En 2013, l’expo se tenait à Avignon, on y était, on vous racontait : » A la manière des expositions universelles du XIXe siècle et du début du siècle dernier, l’auteur, metteur en scène et scénographe Brett Bailey, reconstitue une sorte de « zoo humain » dans lequel le visiteur occidental est confronté à la présence et surtout au regard saisissant d’hommes et de femmes de peau noire, originaires d’Afrique, exhibés comme de fascinantes curiosités. (…) L’expérience à la fois troublante et bouleversante qu’est Exhibit B permet de lutter contre l’occultation et l’oubli d’un passé peu glorieux mais aussi et plus encore de mettre l’accent sur la contemporanéité de son propos ».
Mais voila, par communiqué, le Centre Culturel explique « Le Barbican a déclaré être forcé de mettre fin à la performance à cause de « la nature extrême des protestations et la sérieuse menace portant sur la sécurité des interprètes, ainsi que sur le public et les personnels. » L’institution a aussi confié qu’elle avait l’intention de faire en sorte que « cette œuvre soit visible à Londres, est attachée à la liberté d’expression, et regrette de voir les artistes et les interprètes réduits au silence. » »
En effet, les attaques se sont multipliées et ont été relayées dans l’ensemble de la presse anglaise. Le Guardian fait témoigner Simon Woolley, coordinateur de l’opération  » Black vote » : C’est un projet vain. Présenter des gens dans une posture humiliante provoque une réaction féroce, C’est une honte qu’il a atteint ce stade ». Ici les fous, ceux qui prennent le mot pour la chose ont gagné. Une spectacle qui condamne le racisme en le montrant a été censuré. Les réactions contre cet acte ne font que se multiplier sans jamais atteindre la France où l’artiste doit présenter cette oeuvre au 104 avec le Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis, du 27 au 30 novembre 2014

Une liberté de parole pour le pire…

Rassurons nous, les menteurs ont toujours le droit de parler. Les vrais racistes, les vrais pro-Netanayou, ceux-là ne sont pas inquiétés.

Le Nouvel Ob’s pointe l’omniprésente place du journaliste Eric Zemmour, et s’interroge : « Bruno Roger-Petit dénonçait ici même le choix des invités par « Des paroles et des actes », qui, à chaque édition, reçoit un ou une politique de l’extrême-droite pour provoquer de beaux combats. Il en va de même pour Zemmour. Même quand nous réprouvons ses idées, peut-être surtout, nous attendons de sa présence dans un programme qu’elle engendre des joutes verbales, cet exercice dont l’origine se perd dans la nuit des temps et qu’ont toujours apprécié les spectateurs. Au fond de certains d’entre nous, il y a toujours ces gants de boxe que Paul Amar brandit un jour, pour son malheur, lors d’un débat Tapie-Le Pen. Les uns, ceux qui détestent les élites, espèrent que Zemmour va clouer le bec des journalistes qui l’interrogent, les autres que ceux-ci, au contraire, lynchent cet homme peu recommandable. Chacun finalement y trouve son compte. N’est-ce pas finalement cela le plus inquiétant : le fait que nous prenons plaisir à ce spectacle ? »

Le racisme pur est donc devenu spectacle, hors d’atteinte du mythe de la censure, « Ainsi, les Français, qui sont plus de 4 sur 10 (44%) à considérer qu’elle (ndlr Marine Le Pen) a «la stature d’une femme d’Etat». Les paroles de Zemmour, comme celles de Nicolas Sarkozy sur l’homme africain ou comme celles de Manuels Valls sur les Roms non intégrables à la Nation sont un terreau confortable pour le nauséabond. Pendant  ce temps, les artistes et les oeuvres elles, ont des difficultés à être. La venue d’une rétrospective Serrano qui, comme Brett Bailey utilise les symboles pour alerter sur leur perversion a trouvé sur sa route les extrémistes de « toutes chapelles » ainsi que le signale le chef de file de l’action anti-serrano, le très nationaliste et catholique radical M. François Veyret-Passini. Heureusement, ces hommes qui vomissent la culture ont fait chou  blanc, le musée Fesch est resté ouvert, et l’exposition a eu lieu jusqu’à son terme.

Tout va bien alors, messieurs les censeurs… bonsoir !

Exhibit B © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

3 thoughts on “[Tour de web] Censure sur la ville”

Commentaire(s)

  • Bonjour,

    Le sujet est engagé, mais sur ces thèmes la réaction est obligé car ne rien dire serait consentir à accepter l’inacceptable.

    Je pense que tous ces événements ne sont que des effets d’une société qui n’existe plus. Quand la place est vide, les idées des extrêmes semblent la seule bouée à portée.

    Une origine possible :
    1- politicien = homme qui donne son temps et son argent à la société
    2- politicard = homme qui se fait passer pour politicien afin d’obtenir un salaire
    3- action du politicard = maintenir l’état des lieux en plaçant des scientistes qui disent que tout va bien
    4- effet des scientistes = production d’un abrutissement générale produisant une multitudes de iste en tout genre, intégriste, …

    Un pays n’est composé que d’homme et nous partageons le lieu que nous créons.

    Cordialement

    octobre 12, 2014 at 4 h 45 min
  • John Mullen écrit :
    « l’exposition de Brett Bailey, qui ne mérite pas les subventions publiques à mon avis »

    C’est une manière particulièrement fourbe de présenter les choses. D’après le texte de sa propre pétition, ce n’est pas l’exposition qui reçoit des subventions, mais le centre 104 et le théâtre Gérard Philipe. Ceux-ci, comme tous les établissements artistiques publics, reçoivent des subventions, et ont ensuite une marge de liberté dans leur programmation. Donc ils invitent qui ils veulent, en particulier Brett Bailey, et il est *normal* que les subventions ne soient pas conditionnées au respect d’une quelconque ligne politique. S’il arrive que les spectacles programmés ne nous plaisent pas, et bien tant pis et tant mieux.

    Cette invocation de l’argument des « subventions publiques » n’est qu’une tentative assez désespérée, et qui ne trompe pas grand monde je pense, de donner un aspect vaguement acceptable à une campagne politique obscurantiste, opposée à la liberté artistique.

    Pour un débat sur le fond, et puisque John Mullen poste sa pétition, je me permets de poster un texte de moi : http://analysesynthese.wordpress.com/2014/10/25/dfense-dexhibit-b/

    octobre 26, 2014 at 2 h 36 min

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