Actu

Rêve et Folie de Georg Trakl – Sur/titrer le silence ? (Entretien avec Mike Tijssens – aka Mike Sens)

Rêve et Folie de Georg Trakl – Sur/titrer le silence ? (Entretien avec Mike Tijssens – aka Mike Sens)

06 janvier 2020 | PAR Sylvia Botella

En 2017, au Kunstenfestivaldesarts, la pièce de théâtre  Rêve et Folie , le geste ultime de Claude Régy était radical – encore ! -, il nous faisait entrevoir l’indicible à son plus haut degré d’incandescence dans la prose ; celui qu’on ne peut atteindre que dans ce qu’appelle Georg Trakl « le sombre silence, aux frontières ultimes de notre esprit ». La parole du comédien Yann Boudaud était proche du vertige et de la dislocation. Dans la nuit, tout se fondait dans tout : lumière, musique et jeu. Le spectateur faisait une expérience. À cette occasion, j’avais recueilli les propos de Mike Tijssens (aka Mike Sens), adaptateur et opérateur surtitres – à ce jour, inédits – à Bruxelles. Pour mieux comprendre comment il est possible de prendre soin d’un tel geste en sur-titrant la pièce en néerlandais ? Dans la mesure où le sur-titrage répond à des règles strictes pour rendre le texte compréhensible dans un espace strict. Et saisir à quel point l’exigence artistique du metteur en scène Claude Régy faisait de lui, un des grands maîtres de la scène contemporaine internationale. La virtuosité est dans le détail.

– Extraits –
« D’abord, il est important de comprendre que le sur-titrage d’un spectacle s’impose, lors d’une tournée internationale, comme une forme de contrainte au metteur en scène et au spectacle qui a déjà trouvé sa forme organique. Après l’écriture de l’auteur et la traduction, le sur-titrage est une troisième écriture.
Un jour, l’AFAA (ndlr, AFAA, Association française d’action artistique qui a fusionné en 2000 avec Afrique en création et en 2006 avec l’ADPF pour prendre le nom de Cultures France qui deviendra en 2011 l’Institut Français) m’a proposé de sur-titrer la pièce « 4.48 » de Sarah Kane mise en scène par Claude Régy avec Isabelle Huppert. Au regard de la radicalité de l’esthétique de Claude Régy où chaque interférence lumineuse est extrêmement étudiée, il était impossible de recourir à un sur-titrage standardisé et à une traduction surabondante. Il y avait là un enjeu esthétique fort. Claude Régy refuse la dictature du sens. Pour lui, la parole de l’acteur ne véhicule pas seulement le sens. C’est plus que ça. C’est un ensemble de sonorités, de souffles et de silences. Nous avons longuement débattu de la traduction, de Walter Benjamin et de l’ouvrage La poétique du traduire d’Henry Meschonnic.
Claude Régy est très attentif au texte qui est projeté et pourquoi il l’est. C’est lui qui découpe le texte et extrait les phrases qui l’intéressent. Ici, la parole surgit de l’inconscient comme un cri qui après prend tout son sens pour mourir dans l’obscurité. Nous ne devons pas trahir ni le rythme ni les silences avant et après son surgissement quasi animal. C’est pour cette raison que tout se fond dans tout : le son, la lumière, le jeu de l’acteur et le sur-titrage.
Il y a une lenteur mais elle est très dynamisante. Et c’est encore plus vrai pour « Rêve et Folie ». Comme c’est un théâtre un peu noir, on pourrait penser que le travail est très cérébral. Mais ce serait vite oublié le jeu organique de Yann Boudaud qui est une presque danse animale.
Le sur-titrage est une lumière immatérielle qui se construit à travers le vidéoprojecteur, il faut être attentif aux fondus enchainés des textes afin d’éviter la pollution visuelle. Car la concentration du spectateur est essentielle.
Sur « Rêve et Folie », le son est en continu, parfois à peine audible. La traduction doit être vue de la même manière. À quel moment l’attention du spectateur doit-elle se cristalliser sur un moment poétique et passer par la réception du sens ? Lorsque l’esthétique est aussi singulière que celle de Claude Régy, l’enjeu est fantastique. On assiste à la naissance de la parole. Et le noir s’impose même si la parole se poursuit. Parfois, traduire est inutile. En allemand, le titre du texte est Traum und Umnachtung. « Umnachtung » signifie « être entouré par la nuit ». C’est intraduisible en français. Claude Régy le traduit à sa manière, il le matérialise. Tout semble entouré par la nuit. Si on pense que l’acte de traduire, c’est traduire tout ce qui est dit, c’est faux. La mise en scène est déjà une traduction ».

Propos recueillis au Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles en mai 2017.

 

Visuel : ©Alexandre Barry- Droits donnés par le service de presse de Claude Régy

Golden Globes 2020 : mauvaise surprise pour Netflix
Le Clavecin Couchet : un joyau du Musée de la Musique prend vie dans le livre de Christine Laloue
Sylvia Botella

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *