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Réouverture de la Scala à Paris : pour Frédéric Biessy, « c’est une chambre de combustion »

Réouverture de la Scala à Paris : pour Frédéric Biessy, « c’est une chambre de combustion »

23 août 2018 | PAR Yaël Hirsch

Le grand événement culturel de la rentrée 2018 est la réouverture de la Scala. Laissé en friche pendant plus de dix ans, ce haut lieu de la vie culturelle parisienne a été entièrement rénové sous la direction de Mélanie et Frédéric Biessy. Nous avons rencontré ce dernier qui nous a fait vivre, vibrer et réfléchir au rythme de ce lieu mythique et un peu mystique…

Dès le 11 septembre, 13 boulevard Saint-Denis à Paris, La Scala rouvrira ses portes. Revisitée par le scénographe de Patrice Chéreau, Richard Peduzzi, elle redeviendra un haut lieu de théâtre (450 représentations prévues pour la saison), d’art (des artistes y signeront des fauteuils), de musique (sous la houlette de Philippe Manoury), de création et de gastronomie (80 couverts orchestrés par le chef Stéphane Ewangelista). Avec une ouverture sur mesure : le spectacle Scala, mis en scène par Yoann Bourgeois.

Comment avez-vous emmené avec vous autant de créateurs d’univers différent dans cette aventure de la réouverture de la Scala ?

Nous les avons lâchés dans ce lieu avec nous et ils sont tous sortis avec le virus. Ils en sont sortis fourmillants d’idées. Philippe Manoury a dit : « Moi plutôt qu’une commande d’opéra, j’ai envie de faire l’identité sonore de la Scala. » Je trouvais ça génial en me disant qu’effectivement, il n’y a plus d’identité sonore des opéras, il y en avait sous Jean Vilar avec les trompettes d’Avignon. Philippe Manoury a commencé à prends des sons et à en faire des mélodies en direct… Il a donc fallu qu’on adapte tout le lieu avec une acoustique variable. Pour la salle de répétition, c’est pareil : à un moment, les artistes qui visitaient le lieu demandaient systématiquement où était la salle de répétition. Et c’est sûr que si on ne faisait pas de salle de répétition, on faisait un garage, on ne faisait pas de lieu de création. On a donc fixé une salle de répétition. Tout est né comme ça. Et puis quand Yoann Bourgeois est arrivé et qu’il est ressorti en me disant « Mais moi, j’ai en tête le spectacle qu’il fait faire ici, c’est Scala », tout de suite, on lui a dit : « Et bien tu ouvres ! ».


Thomas Jolly, qui vient de triompher dans la Cour du Palais des Papes en ouverture du Festival d’Avignon, y redonne Marivaux : Arlequin poli par l’amour...

Thomas Jolly est venu par curiosité, dans les ruines. Évidemment, quand il est rentré là-dedans, il faisait des sauts de cabri partout, il trouvait ça génial que dans Paris qu’il y ait une friche pareille. On s’est demandé ce qu’il ferait ici qu’on ne peut pas faire ailleurs. Le but n’est pas du tout de prendre les artistes qui peuvent jouer à l’Odéon ou au Théâtre de la Ville et de les amener chez nous. Il a donc réfléchi à un petit format et c’est son spectacle historique, Arlequin poli par l’amour, qui est présenté à 18 h 30 alors qu’il n’a jamais été montré à Paris. la Scala, c’est une espèce d’accélérateur de particules, qui va permettre à Thomas Jolly de se ressourcer et de revenir faire des choses ici en adéquation avec le lieu mais qui vont en même temps nourrir son parcours. Or, pour nourrir son parcours, il faut qu’il croise des gens. Donc Thomas Jolly et Yoann Bourgeois vont se croiser quasiment tous les jours. De même avec Philippe Manoury ou Francesco Tristano qui va venir faire son concert, Bach à 21h et qu’il va terminer en mixant sur de la musique électro. Ils vont se croiser et de là vont naître des projets. J’ai envie que la Scala soit un lieu où les artistes se sentent bien, y passent du temps et croisent les autres. Ainsi pourront naître des combinaisons que personne n’aurait imaginées ! C’est une chambre de combustion.

Et quand un artiste vient jouer deux mois à la Scala, y a-t-il aussi des rencontres avec le public ? 

Il y a 120 nationalités dans le quartier, qui sont toutes sensibilisées à certains pans de la programmation étant donné qu’on travaille avec des gens très diversifiés, que ce soit le belge Jaco Van Dormael ou Chantala, la danseuse indienne de Pina Bausch… Dans le 10e, il y a une communauté indienne énorme qui s’est inscrite pour voir Chantala dont le processus est d’inviter les gens avant de leur présenter un spectacle. De même, il va y avoir tout un travail avec Jaco Van Dormael, notamment autour de l’aspect magique des spectacles qui travaillent sur la chorégraphie de projections d’objets (voir notre chronique de Cold Blood au Printemps des comédiens en 2016). On va faire des visites du plateau et du système régulièrement. Évidemment, on va commencer à le faire avec les enfants, les élèves, parce qu’ils sont très excités par ça. C’est pas l’envers du décor, c’est simplement montrer comment Jaco (également cinéaste avec Toto le héros ou Le Tout Nouveau Testament) a réussi à faire si bien ce passage du théâtre au cinéma. Et quand il l’explique, c’est magique, parce qu’au départ, c’est un chef-opérateur, Jaco ! Donc il prend la caméra, il la monte et la donne aux mômes qui voient comment on créé les images. Ils comprendront que s’ils aiment autant, ce n’est pas à cause de la technicité, puisqu’ils arriveront à le faire, ça me plaît, mais parce que ce que le spectacle raconte les touche. Et ils verront comment on met la technique au service de ça.

 Yasmina Reza est également au programme de la Scala cet automne…

Il s’agit d’un compagnonnage vieux de cinq ans. Quand elle est venue me voir, je savais évidemment qui elle était mais je n’avais jamais vu une de ses pièces. Elle est venue me voir car elle savait que j’étais un producteur privé qui ne travaille qu’avec le théâtre public. Or, quand elle écrivait ses pièces, elle les voyait toujours dans sa projection sur des théâtres plus larges que hauts – le propre des théâtres privés, qui n’ont que des plateaux à l’italienne. Et elle se sentait un peu frustrée en France. Même quand elle les montait elle-même, elle était obligée de prendre en compte la verticalité des plateaux. Alors qu’à l’étranger, quand Luc Bondy s’emparait d’un de ses textes pour le monter à Vienne, ça lui semblait plus juste. Elle m’a demandé de l’emmener en France sur ces plateaux hauts. J’ai trouvé ça vraiment intéressant parce que c’était vraiment la question de la représentation de son écriture, qu’elle voyait plus large que haute. On a donc fait le travail pour Comment vous racontez la partie au Théâtre du Rond-Point (2014, lire notre article)…

Quand on a acheté la Scala avec Mélanie, Yasmina était une des premières que j’ai informées, elle a trouvé le projet très excitant. Elle avait envie d’y faire quelque chose qu’elle ne pouvait pas faire au Théâtre Antoine où l’on reprenait Art. Elle voulait reprendre Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, une pièce qui non seulement se passe en bifrontal et aussi dans laquelle elle joue elle-même Yasmina Reza est comédienne. Elle jouait à l’époque avec Maurice Benichou et c’est Jérôme Deschamps qui viendra pour la Scala. Elle a aussi déjà un projet inattendu pour la saison prochaine. . .

L’année 2019 se profile déjà ? 

En janvier, il y aura Aurélien Bory qu’on voit au Théâtre de la Ville ou au Centquatre avec des spectacles comme Espæce. Moi, je lui propose autre chose en lui demandant de venir avec ses trois solos de danse. Il a trouvé ça excitant car c’est un endroit de recherche fort pour lu. On va donc démarrer avec aSH, la nouvelle pièce qu’il sort au festival de Montpellier avec Shantala Shivalingappa.

Après, on va avoir Plexus avec la danseuse Kaori Ito et son solo de danse. Puis on aura en dernier questcequetudeviens. Sa première venue à la Scala est sur une toute petite partie de son travail qui sont ces trois solos de danse. Je trouve ça génial, ça me plaît beaucoup même si les autres sont déjà passés. Le Centquatre fait déjà un super boulot avec une programmation géniale et audacieuse qui déniche des talents. Il n’est donc pas question de créer une concurrence. J’espère vraiment que le directeur José-Manuel Gonçalvès viendra voir nos spectacles avec le même plaisir que moi j’ai quand je vais chez eux.

Il y a toujours eu l’idée de programmer de la musique, dès le début ?

Alors oui, j’ai été très longtemps un fan de musique classique, et puis j’ai découvert le jazz, puis après j’ai commencé à m’intéresser aux musiques dites contemporaines. Je suis heureux de réécouter les très belles sonates de Chopin joué par Bertrand Chamayou mais ce qui m’intéresse c’est le brassage. Il fallait donc trouver et de rencontrer quelqu’un qui comprenne. cet esprit Scala Et on est allé chercher Rodolphe Bruneau-Boulmier, un compositeur, un musicien, et un journaliste en charge de la matinale sur France Musique entre 9h et 11h. Quand Rodolphe est arrivé dans la Scala…virus ! Il a tout compris tout de suite, c’était automatique, direct. Il fait venir à la Scala, dans les ruines, Bertrand Chamayou, Francesco Tristano, Philippe Manoury, les sœurs Labèque, …Il est sorti de ça, une programmation extraordinaire. Tous ces gens là sont tous programmés dans des lieux pour ce qu’ils savent très bien faire et il faut qu’ils continuent à le faire là-bas. Bertrand, il passe à la Philharmonie régulièrement, les sœurs Labèque aussi. Philippe Manoury est très estampillé IRCAM et ils continuent bien sûr à travailler là-bas.

Mais la Scala leur a tous parlé… Par exemple, Bertrand Chamayou… Il habite dans le 10e arrondissement donc il passait très régulièrement devant le chantier, et quand on l’a fait venir avec Rodolphe, on lui a montré le lieu et il a dit « j’ai un rêve que j’ai envie de faire depuis longtemps mais que je n’arrive pas à faire, c’est de monter les pièces pour piano de John Cage …C’est quatre pianos dans une salle, il faut que la salle soit vide, qu’il n’y ait pas de gradins, que les gens déambulent, j’ai une danseuse au milieu de ça… ». Et à l’instant où il l’a dit, on lui a dit, « mais viens ! »

Grâce à notre acoustique variable et notre performance avec le festival l’Ircam, nous allons pouvoir développer des projets que seuls nous, pouvons accueillir à cause de notre niveau technologique et puis, nous nous sommes très bien entendus avec Frank Madlener, le directeur de l’Ircam. On a donc mis en place des projets mélangeant des artistes de théâtre, des chorégraphes, de la musique contemporaine… ce sont des projets qui naissent de cette rencontre Ircam / Scala. Ça va complètement avec notre manière de faire.

Qu’en est-il des arts plastiques ?

Au milieu de tout ça, il y a en effet aussi les arts plastiques. Au départ, je trouvais que ça n’avait aucun sens d’ouvrir une nouvelle galerie à la Scala. Je voulais faire quelque chose d’innovant. On ne voulait pas simplement se lancer dans les expositions. La première idée que la galeriste Aline Vidal a trouvée pour nous était géniale : décrocher un des fauteuils de la salle, le donner à un artiste qui le façonnerait à sa manière. Tous les trois mois, un nouvel artiste serait désigné. Le fauteuil serait installé quelque part dans la salle sans indication particulière, à part une petite mise en scène au début d’un spectacle. La première artiste à avoir adhéré au projet est Annette Messager. Elle est tombée amoureuse de ce projet et nous a fait un fauteuil incroyable. S’en est suivi Stéphane Thidet, Clément Cogitore… Finalement, ces artistes rentrent à la Scala par une porte dérobée !

 Quelle est l’histoire de la Scala ?

La Scala, c’est une histoire impossible au départ, mais en réalité, c’est la Scala qui décide. La Scala est extrêmement forte. C’est un lieu né d’une ambition révolutionnaire, à la fin du XIXe siècle, quand Haussmann a ouvert le boulevard. Une veuve d’un industriel du Nord a acheté le lopin de terre, puisque tout le boulevard se construisait. Haussmann n’avait plus d’argent, il a donc vendu les parcelles à des privés qui ont monté leur immeuble et construit leur théâtre. Celle qui a acheté était en fait assez cultivée, et avec son mari, elle avait découvert quelques années avant, la Scala de Milan, et elle a trouvé ça magnifique. Et quand elle a acheté ce lopin après la mort de son mari, elle a décidé de construire une réplique de la Scala de Milan… à un moment où Paris ne jurait que par Garnier. Il y avait 3 balcons, 1400 places, contre 2400 à La Scala de Milan.  Et ça a été un café-concert à succès avec Maillol. Proust venait y voir ou Mistinguett, qui y a fait ses premiers pas de Star après avoir eu une belle réputation à l’Eldorado. Quand on lui dit oui pour la Scala,  elle a foncé s’acheter un costume. Or, à l’époque Mistinguett était un peu forte, c’est après qu’elle est devenue mince : elle a choisi une robe beaucoup trop juste pour elle, si bien qu’elle n’a pas sorti un son. Ça a été un échec total ! Elle s’est faite siffler donc elle est retournée après à l’Eldorado. Mais sa décision était prise : elle a maigri ET décidé de stopper d’être sous le joug des directeurs de théâtre, elle s’est forgée une image a choisi ses théâtre librement. Voilà, donc ça c’est la Scala, de 1873 jusqu’à 1937. Fréhel y a aussi fait ses débuts.

Le café-concert était quand même un système économique très marrant. Il y avait des tablettes où l’on posait les verres : c’était le système des boites de nuit ! Vous rentriez à la Scala pour très peu, et toutes les 15 minutes, sur le plateau, les numéros changeaient. Ce sont vos consommations qui faisaient vivre les artistes. Dans les sous-sols, ils avaient stocké du vin, de l’absinthe, de la bière dans les tonneaux, et ils avaient un petit système de treuil super ingénieux qui montait comme ça et les filles revendaient les verres. Et si sur le plateau, on voyait trop longtemps la même chose, les spectateurs s’ennuyaient, ils se levaient et ils passaient en face à l’autre théâtre. Donc les gens, en réalité dépensaient leur salaire à la Scala.

Mais après la crise de 1929, les salariés ont tous été au chômage ou quasi. Plus de salaires, plus de recettes et plus de café-concerts, qui sont passés de 200 à 20 : tous les autres ont été détruits. C’est de l’époque que date la configuration actuelle de la salle : ils ont baissé le plafond et ils en ont fait un cinéma d’art, le plus beau cinéma de Paris, une très belle salle avec 1200 places, un grand écran panoramique, un système de son extrêmement moderne, avec des hauts-parleurs ! Ça a marché pendant la seconde guerre mondiale et ça n’a pas été réquisitionné donc le cinéma a continué à programmer des films… Il y avait la censure, mais ce n’était pas un cinéma réservé aux Allemands. A partir des années 1955-60, toute la Nouvelle Vague a été projetée : les premières projections de A Bout de Souffle au Mépris...c’est à la Scala, ou au Vivienne.

Or, dans les années 1960, l’avion a vidé les gares. Le quartier était chic : c’étaient jusque-là de riches marchands qui y résidaient. Les ouvriers qui travaillaient au Sentier devaient remonter le boulevard pour aller vivre, car ils étaient quand même payés au lance-pierre et ils vivaient aux portes de Paris, derrière la Gare de l’Est. Quand ils ont remonté le boulevard, de soir en soir, ils se sont aperçus que c’était vide, donc au bout d’un moment, ils ont fini par rentrer dans ces appartements, payer un mois un loyer, puis ils avaient pas les moyens d’en payer un deuxième et c’est devenu le plus grand squat de Paris ! Et avec eux sont arrivés toutes les habitudes qu’ils avaient de l’autre côté des Portes : proxénètes, prostitution, et la rue du Faubourg Saint-Denis, la Rue Saint-Denis ont commencé à devenir de grands centres de ça, ça a complètement changé de configuration, c’est à dire que c’est devenu un grand squat.

Dans les années 1970, ça a complètement changé. Le cinéma continuait de faire sa programmation, mais le quartier ne s’y intéressait pas… Puis ils ont fait un petit peu de films de séries Z, de films d’horreur, puis du kung-fu dans les années 1970, et puis ils ont commencé à faire un peu d’érotiques parce que ça, ça marchait bien et puis en 1977, ça a été vendu et celui qui a racheté la Scala, a séparé le théâtre, fermé le balcon et fait une salle en haut. Sous le balcon, il a fermé la salle et il a fait une deuxième salle. Devant l’enthousiasme, il a fait une troisième salle. Il a inventé sans le savoir le premier multiplexe parisien. Donc même lui, qui était un producteur de très mauvais films, a compris que le porno portait et est devenu grand producteur porno, quand il projetait ses films il avait 830 places, sans le savoir, il en a fait le plus grand cinéma porno. Les cinémas pornos, il faut savoir que ça a marché. Mais après il y a la VHS qui arrive… Donc en 1985, tous les cinémas porno commencent à péricliter et en 1990, il y en a plus. Sauf que le nôtre, il est resté actif jusqu’en 1999.

A force de chercher, on a fini par trouver que la Scala était devenu le plus grand bordel ; les films n’étaient même plus projetés, les proxénètes étaient à l’entrée, les mecs payaient leur billet comme si ils allaient au cinéma et à l’intérieur, sur les 600 sièges, ça faisait des passes. Complètement de mèche avec le commissariat : les proxos étaient des indics, enfin tout ça était organisé et le propriétaire de l’immeuble touchait sa dîme. Mais en même temps, il n’entretenait rien, l’immeuble était pourri, la nature du squat avait changé, c’était plus des gens qui travaillaient mais c’était des junkies qui arrachaient tout, qui arrachaient les parquets, les cheminées pour se payer leur dose donc c’était un lieu sinistré le boulevard de Strasbourg !

Entre 1999 et 2016, date à laquelle vous avez repris le théâtre, il ne s’est rien passé ?

Oui, nous sommes en travaux depuis 2016. En 1999, le lieu a été revendu dans un état lamentable. Maurice Tinchant, le producteur de Jacques Rivette, qui s’est intéressé au rachat de la Scala pour en faire un cinéma, s’est fait doubler par quelqu’un qui avait plus d’argent… Maurice s’aperçoit que le bonhomme est en fait un représentant de l’Eglise universelle du Royaume de Dieu. Maurice Tinchant monte à la mairie de Paris et prévient que c’est une secte. La bataille dure de 1999 à 2006, période pendant laquelle le permis de construire est refusé systématiquement.

La secte qui a néanmoins tout cassé à la pioche, ils ont détruit le cinéma et ça nous a redonné la salle. Donc même ce qui a été fait pour la détruire, ça l’a arrangé… La Scala est toujours plus forte !  L’église a compris qu’il ne pouvait plus en faire une église. Ils ont mis dix ans à le vendre ! Car à côté de la Scala, ici, il y a un loft qui colle et fait 300 m². Et profitant de la bataille, celui qui a ce loft a acheté la cour et l’a étendue, bloquant l’ancienne sortie de secours qui donnait sur la rue de Metz. Il n’y avait plus qu’une sortie de secours qui était l’entrée principale, et ça donnait seulement 300 places maximum.

Et donc vous l’avez mise où, la sortie de secours ?

J’ai trouvé de l’autre côté ! Mais tous ceux qui sont passés, y compris James Thierrée, qui m’a montré le lieu en premier et qui avait pour partenaire à l’époque François Fiat, qui était l’ancien patron des Franprix et voulait racheter les murs, et Pierre Bergé qui était prêt à suivre James… Quand ils sont arrivés avec leur équipe et ont entendu 300 personnes, ils sont repartis : on ne fait pas 10 millions de travaux pour un théâtre de cette taille. Donc ils ont tous abandonné et c’est pour ça qu’il a fallu 15 ans pour le vendre ! Quand je me suis mis à chercher un théâtre c’est ma femme, Mélanie, qui  est passée devant la Scala et m’a dit : tu sais que la Scala est toujours à vendre. C’était 4 ans après que je l’ai visitée avec James. Je lui ai dit sur le coup : « Mais tu es folle, tu ne sais pas dans quel état elle est ! On ne rachète pas un fond de commerce de 4 millions là, c’est une affaire beaucoup plus lourde ». Alors elle m’a dit, « Oui, mais il faut quand même regarder parce que à l’époque tu avais été très ému par le lieu ». Je revisite donc et je ressors en disant que  jamais je n’aurais dû rentrer là-dedans car je vais tout trouver moche à côté. Ma femme est rentrée à son tour et elle a dit, « non seulement, on va le faire, mais on va le faire seuls : on ne va pas prendre de partenaires car il faut que ça soit le projet que tu veuilles faire ». Et c’est vraiment comme ça que ça s’est passé, ce n’est pas du tout romancé ! J’ai appelé James, qui m’a parlé du problème de la sortie de secours. Mélanie était confiante : « tu vas la trouver ta sortie de secours ». Ça a duré 1 an, on a lâché 17 bureaux d’études, l’architecte, tous ils ont cherché, on a tout inventé, passer par en dessous, sous le métro…Mais rien. Au bout d’un an, je me suis dit : « il y a une seule chose que je n’ai pas faîte, c’est de prendre de la hauteur ». Donc je suis allé sur Google Earth et j’ai zoomé sur la Scala. Et là, je me suis aperçu que de l’autre côté de la Scala, il y avait une cour. Contre le théâtre, des blocs d’immeubles, puis une cour, et de l’autre côté, après d’autres d’immeubles, la rue du Faubourg Saint-Denis. Je me suis dit avec un peu de chance, ce ne sont pas que des cours, c’est un passage ! Donc je suis rentré derrière toutes habitantes des immeubles qui étaient très affolées car je n’avais pas les codes. J’ai passé 3 jours à m’immiscer et à un moment, au 4 rue du Faubourg Saint-Denis, je tombe sur un passage très profond, je lève les yeux, et derrière un bloc d’ateliers, il y avait la Scala ! Je fonce voir dans le théâtre les architectes en criant : « J’ai trouvé, j’ai trouvé la sortie de secours ! » Les architectes acquiescent mais me disent aussi : « Tu es complètement fou, regarde le nombre de co-propriétaires qu’il y a ! » Ils me disent de laisser tomber. Mais le lendemain, j’appelle mon directeur technique : « Tu vas me construire une mallette à l’intérieur de laquelle tu vas me faire une mini-maquette de la Scala, et je vais aller les voir. J’irais voir les 80 co-propriétaires et je les convaincrai ». Et quand je cherche à joindre le syndic, on me dit :  « mais il n’y a pas de syndic ici, c’est une frontière, l’ensemble n’appartient qu’à un seul propriétaire ». Et là, je me dis alors : « Premier coup de fil, j’en ai convaincu 79 et j’ai plus qu’une personne à convaincre ! ». J’en parle à mon notaire, qui est dans le 10e, et là, deuxième miracle, mon notaire qui est le plus vieux notaire du quartier me dit « mais attends, ce sont des gens que je connais ». Il me dit qu’il va venir le jeudi avec moi. Le syndicat est là et pour lui, les locataires n’accepteront la servitude. Mais mon notaire dit qu’il n’y a pas de servitude, car c’est une sortie de secours occasionnelle, en cas de malheur, ce n’est pas un lieu de passage ! Le mec s’illumine et 10 minutes après, on avait notre sortie de secours. Là on a foncé et on a acheté. C’est l’histoire de la Scala !

Après ça, j’ai un petit peu le syndrome du mec rescapé d’un accident d’avion : même pas peur ! Tout est possible ! C’est un peu mystique ce que je vais dire, mais à partir du moment où la Scala s’est ouverte, elle ne nous a donné que des bonnes surprises…  On a sondé à 50 mètres de profondeur, il n’y avait rien, pas de tuyau de gaz, de métro, rien. Donc tout était ouvert. Elle a attendu que ça soit quelqu’un avec un vrai projet, qui aime son histoire, pour en refaire un lieu autre que ce qu’elle avait été, mais très exigeant. Donc c’est elle qui dirige. Et quand les premiers élèves des Arts Déco sont venus, quand les gens sont venus…ils sont tombés amoureux du lieu, c’est devenu leur lieu. La Scala, en vérité, elle n’est plus à nous : c’est à Manoury, à Tristano, à Jolly  : ils s’en sont tous emparé !

L’ouverture a lieu le 11 septembre, pourquoi cette date ?

Il se trouve que le 11 septembre 2001 j’ai rencontré ma femme. Nous devions dîner ensemble pour la première fois le fameux 11 septembre 2001.

Une dernière anecdote avant le jour J ? 

Un jour, le scénographe Richard Peduzzi est venu visiter les lieux au moment ou il avait perdu Luc Bondy (metteur en scène) et Patrice Chéreau donc il était comme orphelin. Quand il est rentré dans la Scala, il n’a pas été inspiré et a dit : « ça sent la mort » puis il est parti. Je me suis demandé si je ne m’étais pas trompé… Un mois plus tard, il m’a appelé en me demandant si je faisais toujours mon projet … A ce moment-là, il s’est projeté et s’est devenu une histoire d’amour. Un jour en allant à l’atelier ou ils construisent les gradins en Italie lors d’un voyage que l’on a fait ensemble il me dit avec un sérieux immense : « Tu sais pourquoi j’ai dis oui à ton histoire ? Parce que tu as réussi à trouver la sortie de secours alors que moi, ça fait 70 ans que je la cherche. »

visuels : photos officielles des spectacles et affiche officielle

Interview ; Yaël Hirsch

Retranscription : Solene Paillot et Lucile Brusset

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

One thought on “Réouverture de la Scala à Paris : pour Frédéric Biessy, « c’est une chambre de combustion »”

Commentaire(s)

  • Marie MOYNE

    passionnant dommage que la retranscription comporte beaucoup de fautes d’orthographe et de grammaire énormes

    août 30, 2018 at 9 h 20 min

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