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Regina Maryanovska-Davidzon : « Je suis sûre que l’on gagnera la guerre »

Regina Maryanovska-Davidzon : « Je suis sûre que l’on gagnera la guerre »

01 mars 2022 | PAR Yaël Hirsch

Née à Odessa, productrice et manager de projets culturels, Regina Maryanovska-Davidzon vit à Paris et travaille entre la France et l’Ukraine. Alors que son mari, le journaliste Vladislav Davidzon, est en Ukraine en ce moment et qu’elle co-organise à Paris ce soir un meeting de solidarité SOS Ukraine au Théâtre Antoine (entrée libre de 17 h à 20 h) elle nous raconte comment le cinéma ukrainien réagit à l’invasion russe et au choc des derniers jours.

Comment allez-vous ? Craignez-vous pour vos proches ?

Je suis évidemment très choquée et j’ai peur. Mon mari est parti au mois de février pour couvrir la situation. Il est à l’ouest de l’Ukraine et va aider Médecins sans frontières. Il va aider des gens et écrire des articles depuis là-bas. Il ne veut pas rentrer. Son intention est de se battre avec sa plume. Le reste de ma famille est à Odessa. Ils ne sont pas dans la même situation que Kiev et Kharkiv. Lundi, Kharkiv était bombardée. Quarante-quatre civils ont été tués. Cela s’est produit pendant que les Russes négociaient avec nous en Biélorussie. Mais il n’y a pas eu de cessez-le-feu durant les négociations.

Quand êtes-vous venue en France ? Quelles activités avez-vous entre la France et l’Ukraine ?

Je suis née à Odessa. Je suis venue à Paris en 2004. J’ai fait mes études de cinéma ici, où je me suis installée. Mais je suis retournée en Ukraine tout l’été pour voir ma famille. Et puis j’ai aussi tourné des films dans mon pays. En 2014, la révolution en Ukraine s’est déclenchée. Et c’est moi qui ai organisé la production de trois dates ukrainiennes de la pièce de théâtre avec Bernard-Henri Lévy sur l’Europe. Avec mon mari, Vladislav Davidzon, nous avons également créé un magazine anglophone qui parlait de la culture ukrainienne, The Odessa Review. Et puis, en 2019, j’ai créé une boîte de production avec mon associé Oleksiy Gladushevskyy, « Real Pictures ». Le coronavirus est arrivé durant cette période au moment où nous lancions plusieurs projets.

Pouvez-vous me parler de ces projets. Quel est l’impact de la guerre sur leur réalisation ?

Il y a d’abord un documentaire qui s’appelle Une photo souvenir. Il s’agit d’une coproduction entre l’Ukraine et la France qui parle de la mémoire et de la perte de quelqu’un ou de quelque chose de proche. Le film fait le portrait d’une directrice du département pathologique de l’hôpital régional de Kiev, qui est aussi la mère de la réalisatrice, qui vient de Donetsk et qui a dû s’installer à Kiev en 2014, où elle a trouvé un nouveau travail. Au moment où la guerre a éclaté, nous avions déjà 80 % du film. Il nous restait encore deux ou trois scènes à tourner au mois de mai. Ce ne sera probablement pas possible mais la réalisatrice a tourné à l’hôpital dès le premier jour de guerre : elle a continué de filmer même avec les événements. D’autre part, le film lui-même et une partie de ceux qui le font sont en sécurité : j’ai pu parler au monteur qui a quitté Kiev avec tout le matériel du film et s’est réfugié dans sa ville natale, dans l’ouest de l’Ukraine.

Vous avez un autre projet de film ?

Oui, un second projet s’intitule Mon jeune prince. Le financement ukrainien nous a été attribué en octobre dernier. Nous pensions commencer le tournage en août, avec notamment une productrice italienne, intéressée pour coproduire le film. Mais je ne sais pas comment cela va se passer. D’autant que le film parle d’un jeune garçon qui a une relation assez spéciale avec sa mère. Il est agoraphobe et ne quitte jamais sa maison. Lorsque sa mère rencontre un homme, qui a un fils de son âge, il tombe amoureux. Il sent que sa vie va changer. Il tue cet homme. C’est un drame psychologique qui parle de thèmes LGBT. Et cela a suscité beaucoup de critique des nationalistes. Le pire étant que la télévision russe a mentionné souvent avec colère que l’État ukrainien finançait un film sur une thématique gay avec l’argent de l’État. Et le nom de notre boîte apparaissait sans arrêt dans les médias de propagande russe…

Showreel from REAL PICTURES LLC on Vimeo.

Les fonds qui vous ont été accordés existent-ils toujours ?

Pour l’instant, nous ne savons pas. Nous avons signé le contrat avec l’agence nationale du cinéma au début du mois de février mais nous n’avons pas reçu le virement. Je suis sûre que l’on gagnera la guerre mais il faudra reconstruire le pays. Le cinéma ne sera probablement pas dans les priorités. Nous avons besoin de commenter les événements. Et nous avons besoin du cinéma pour les représenter. Mais pour le moment, je ne peux pas dire quand nous pourrons reprendre nos activités.

Même si l’Ukraine ne fait pas partie de l’Union européenne, pouvez-vous avoir accès à des fonds européens pour produire des films ?

Nous avons accès aux fonds d’Eurimages mais il faut avoir des financements dans d’autres pays. Pour le projet ukrainien, je dois déjà avoir 50 % de fonds et la France, l’Italie aussi. Nous pouvons obtenir l’aide de développement. Mais cela peut changer.

Sean Penn est arrivé en Ukraine où il a un projet de tournage…

Sean Penn est arrivé trois jours avant la guerre. Il réalise un documentaire sur l’Ukraine. Il ne veut pas partir et il tourne.

D’autres cinéastes étrangers ou ukrainiens sont-ils sur place ? Quelles sont les vidéos importantes et que l’on ne voit pas assez ?

Une partie des cinéastes ukrainiens font la guerre. Ils font partie de la défense civile. D’autres défendent notre pays avec leurs métiers. Ils font circuler des vidéos dans le monde entier.

Vous organisez un événement demain soir avec la Règle du jeu ?

Cela se passe ce soir au Théâtre Antoine. L’entrée libre dans la mesure des places disponible et nous y entendrons des écrivains, artistes et chanteurs ukrainiens, à travers des vidéos enregistrées sur le champ de bataille. Y aller, c’est une manière de montrer le soutien français à l’Ukraine.

visuels (c) affiche et portrait DR

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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