Politique culturelle
Saut de pucelle

Saut de pucelle

30 septembre 2011 | PAR Charlotte Dronier

« Eh Mondamoiseau! Oh Mondamoiseau! T’as pas un 06? Oh! J’te parle! » Approche un brin ridicule n’est-ce pas? C’est pourtant ce que nous entendons à longueur de journée dans son équivalent féminin (sans la traditionnelle insulte accompagnant d’office ladite « trop charmante » qui n’aurait pas donné suite à cette requête). Cette désignation étant tombée peu à peu en désuétude au fil des siècles, il n’y a donc plus d’équivalent masculin à « Mademoiselle ». Depuis plus de trente années, ce constat cristallise ainsi en France encore une bataille sexiste pour les femmes, même si cette discrimination fut condamnée dans au moins trois circulaires ministérielles (FP 900 de 1967, FP 1172 de 1974, CNAF n° 1028 – 410 de 1978…). Extrait d’une réponse gouvernementale des plus éloquentes: « L’existence des deux termes différents pour désigner les femmes mariées et celles qui ne le sont pas constitue une discrimination à l’égard des femmes puisqu’une telle différenciation n’existe pas pour les hommes. Elle semble indiquer que le mariage confère à la femme une valeur différente alors que la valeur de l’homme n’est pas affectée par cet acte juridique et social. ».

Nouvelle conscientisation depuis ce mardi 27 Septembre 2011 où les associations féministes Chiennes de garde et Osez le féminisme lancent une vaste campagne de mobilisation pour en finir avec le « Mademoiselle » insidieux des démarches administratives et privées. Elles encouragent alors les femmes à exiger un « Madame » dans leurs correspondances, même si elles ne portent pas d’alliance. Pour ce faire, elles appellent à écrire massivement aux députés pour demander sa suppression et celle du nom de jeune fille dans tous les formulaires publics. Elles ont également savamment élaboré un « kit changer de civilité » composé d’une lettre-type à adresser à tous les interlocuteurs et entités qui seraient susceptibles d’avoir l’oreille défaillante comme les impôts, la sécurité sociale, ce cher banquier, l’électricité, les cartes de fidélité, le gaz, les opérateurs mobiles (avec leurs boulets ponctuant toutes leurs phrases par ce Mademoiselle entourloupe aussi poli que sincère dans la vente d’une option ou d’un forfait).

Cette revendication en fait certainement rire plus d’un(e) puisque dérisoire face à un monde qui s’écroule et d’autres combats paritaires à mener encore. Il n’empêche, la Terre serait en ruine, la famine devenue globale, les pays à feu et à sang, cocher en plus la case mademoiselle est éprouvant. Pour comprendre l’apocalypse, remontons à la genèse: réservé à la noblesse, « Madame » est un terme du Moyen-Age, équivalent de « Monsieur », lui-même contraction de « Monseigneur ». « Mademoiselle » quant à lui vient de « ma-dem-oiselle », suffixe signifiant oie blanche, pucelle et vierge. Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle que « Demoiselle » fut strictement associé au statut marital, désignant la femme comme vierge ou « à marier » quel que soit son âge. Dans cette continuité sémantique, le Code Napoléon de 1804 instaura le fait que les femmes ne s’émancipent plus par le mariage et demeurent privées de droits civils à vie, passant de la tutelle de leur père (oiselle) à celle de leur mari (dame). Mais depuis 1938 et l’abrogation de ce Code d’une insondable misogynie, toute femme, à sa majorité, devrait être nommée « dame » et non plus « oiselle ». Nous comprenons donc mieux les propos de Marie-Noëlle Bas, chargée de communication presse de l’association Chiennes de Garde: « Mademoiselle est le reliquat d’une époque où les femmes étaient considérées comme mineures ».
Oui, dans ces configurations, seul le mariage et par là-même le mari, confèrent la véritable légitimité sociale à travers le statut « Madame ». Une femme non mariée ne serait pas tout à fait accomplie ni respectable. Or, ce raisonnement ne correspond absolument plus à notre époque actuelle à l’heure affichée des relations libres, homosexuelles, des Pacs, des divorces, des sex-friends, du célibat revendiqué, des amours à trois, des femmes seules avec des enfants, des je-t’aime-moi-non-plus… Cette distinction Madame/Mademoiselle à tous les niveaux de l’administration peut donc paraître intrusive et inappropriée face à la vie privée, voire douloureuse ou vexatoire pour certaines.

Sans parler de la question « Madame ou Mademoiselle? », courtoisie maquillée du dragueur bien lourd aux yeux brillants afin de s’assurer que le début de sa parade nuptiale a un potentiel d’aboutissement: « Mariée ou disponible? Y’a moyen ou pas? », moins rhétorique en effet… Mais d’autres peuvent être un peu plus cascadeurs, l’usage du « Mademoiselle » s’effectue plus instinctivement en fonction de l’âge comme indice de séduction et de jeunesse. Il est donc compréhensible que certaines se sentent flattées par la galanterie de cette image de femme fraîche et désirable dans la rue: « Mademoiselle t’es bonne ». Les Madames un peu plus matures, elles, on beau mettre des jupettes, il n’y aura pas la même proximité: « Madame vous êtes bonne ». Là, il y a du mieux. Cette reconnaissance sous-jacente est aussi visible au travail. Le « Mademoiselle », souvent condescendant, est davantage attribué aux « jeunes premières » moins expérimentées par rapport à « Madame » qui, elle, occupe plutôt un poste à responsabilités.

Si nous regardons ailleurs que les rides françaises comblées ou non, rares sont les pays européens ayant conservé cette différence. Au Royaume-Uni, cela fait plusieurs décennies qu’elle n’existe plus. Quant au Québec, ce terme revêt une telle pensée archaïque qu’une femme appelée « Mademoiselle » est susceptible de répondre par une belle claque.
So do your phone number or your heart still « belong to Daddy » ou bien votre mari? Dame, à vous-même, of course!

Site dédié: http://www.madameoumadame.fr/
http://www.osezlefeminisme.fr/
http://www.chiennesdegarde.com/

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

One thought on “Saut de pucelle”

Commentaire(s)

  • Olivier Handelsman

    V’là autre chose… Si vous vous sentez offensées par le « mademoiselle », cochez « madame »… Vous pouvez être sûres que vous n’en aurez aucun inconvénient et qu’on ne vous demandera ni un contrat de mariage ni un certificat de virginité. Ceux qui font les formulaires s’en rendront bien compte un jour. Pas la peine d’agresser les autorités.

    En plus ça fait longtemps que ça n’a plus rien à voir avec la virginité.

    Et en toute honnêteté, je suis pour l’égalité et contre la galanterie, mais jamais je n’ai croisé une fille qui préférait être appelée « madame » à « mademoiselle », sauf après un certain âge.

    En parlant d’âge d’ailleurs, nombre de femmes vierges/célibataires/divorcées/veuves/etc, se font appeler madame après 30-35 ans.

    Donc foutez-nous la paix les chiennes de garde, et allez renifler d’autres trous.

    (Je ne parle pas pour la journaliste bien entendu)

    septembre 30, 2011 at 19 h 21 min

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