Politique culturelle
Retour sur les dérapages de la « marche de la dignité » et les difficultés d’un antiracisme unifié aujourd’hui

Retour sur les dérapages de la « marche de la dignité » et les difficultés d’un antiracisme unifié aujourd’hui

01 novembre 2015 | PAR Gilles Herail

Toute La Culture a relayé cette semaine l’appel de la Marche de la dignité contre le racisme et les violences policières lancée par un collectif de femmes, à l’occasion des 10 ans du décès de Zyed et Bouna. Retour sur une manifestation qui aurait du être une marche recueillie et exemplaire mais a été en partie dépossédée de son objet par des organisations aux agendas politiques bien différents. 

L’appel de la marche de la dignité a été relayé par une partie de la presse, notamment Libération et Médiapart. L’idée de ce rassemblement est venu d’Amal Bentounsi, dont le frère est décédé dans des circonstances troubles lors d’une course-poursuite avec la police et membre d’Urgence notre police assassine. Le collectif de femmes (MAFED) créé pour l’occasion afin d’organiser la Marche regroupait en revanche des personnalités très diverses, pas toujours liées à la question des violences policières, et comprenant également des associations  comme les Indigènes de la république qui s’attaquent de front à l’idée même de République et de laïcité. On retrouvait ce même flou du côté des signataires, très variés. Avec d’un côté des artistes rassembleurs (IAM, Kery James, Mouloud Achour), des sociologues des banlieues (Marwane Mohammed), des associations de soutien aux migrants (GISTI) et des collectifs de famille de victimes (Justice et vérité pour Ali Ziri) etc.

De l’autre côté, en revanche, des personnalités clivantes ou des groupes ne s’inscrivant en aucun cas dans l’agenda décrit et l’exigence attendue de rassemblement. Avec la signature de Tariq Ramadan, connu pour ses positions provocatrices , et du BDS France prônant le boycott d’Israël (et n’ayant pas grand chose à faire dans une manifestation contre les discriminations et les violences policières en France). L’anti-sémitisme était également absent de l’appel qui listait pourtant spécifiquement la négrophobie, l’arabophobie et la romophobie. Un choix politique très discutable, qui avait d’ailleurs refroidi une partie des soutiens potentiels. Dont certains partis politiques comme Europe-Ecologie Les Verts, malgré tout présents à la manifestation, mais qui n’avaient pas souhaité signer le texte.

Qu-en était-il à la manifestation? Ce mélange de positions sincères et de récupérations rances était bien présent. D’un côté, la parole donnée aux familles de victimes qui ont pu s’exprimer au micro, notamment la fille d’Ali Ziri, au discours très émouvant. Beaucoup de pancartes avec les portraits de jeunes décédés lors d’interpellations policières. Des élus comme la sénatrice verte Esther Benbassa qui ont manifesté sous des banderoles pour l’inclusion de tous et de toutes. Une présence de militants LGBT. Une foule plus métissée que d’habitude et une volonté de se rappeler les émeutes de 2005, le décès de Zyed et Bouna et la question sociale en banlieue.

De l’autre côté, la présence de drapeaux palestiniens brouillant le message et certains slogans anti-isréaliens très limites.. Une tête de cortège faisant reprendre des slogans bien loin des témoignages de famille de victimes sur fond de « Les je suis Charlie, on en veut pas ». Un panneau « all lives matter » considéré comme pas adapté à la manifestation. Des antifas au visage caché. Autant d’éléments qui donnaient l’impression d’un moment important confisqué. Détourné de son objet par des militants plus radicaux prétextant l’anniversaire des émeutes pour développer leur propre agenda politique (la racialisation du discours, la laïcité, la cause palestinienne).

La marche de la dignité n’était ni tout l’un, ni tout l’autre. Mais elle était ce mélange de deux visions opposées de la lutte antiraciste et n’a pas su écarter les haineux. C’est peut-être, malheureusement, ce que l’on en retiendra. Plus que les familles de victimes qui ont pu s’y exprimer. Que les sympathisants de bonne foi qui voulaient se souvenir et dénoncer les discriminations et les contrôles au faciès. La manipulation de la marche de la dignité représente en effet une tendance inquiétante. Celle d’un fossé sans cesse agrandi entre associations antiracistes historiques (SOS Racisme, MRAP), associations de banlieues et associations communautaires. Des mouvances qui pouvaient auparavant travailler ensemble, faire des compromis et parler d’une seule voix.

Et qui se retrouvent maintenant en concurrence voire en opposition. Un éclatement de l’antiracisme qui permet à des groupes opportunistes de capitaliser sur la détresse de certains. Qui se sont sentis abandonnés par SOS Racisme, notamment au sujet des violences policières. Et peuvent être tentés par des mouvements moins universalistes et beaucoup plus radicaux. C’est donc ce sentiment d’occasion manquée qui ressort. Les 10 ans des émeutes auront certes existé dans l’actualité notamment grâce à l’implication sans failles du Bondyblog qui a fait la tournée des plateaux et des rédactions. Mais l’unique rassemblement populaire organisé pour l’occasion n’aura pas été le moment de recueillement exemplaire que les familles de victime étaient en droit d’attendre.

La marche de la dignité pose une dernière question, qui a fait débat, entre nous, à Toutelaculture. Faut-il promouvoir ce type d’évènements, en en connaissant les dérives possibles. Faut-il dénoncer dès le départ la récupération des causes pour encourager d’autres évènements, respectueux de tous. Quelle capacité avons-nous, dans une société tendue, à se mobiliser collectivement, à relier les combats de l’antisémitisme, du racisme et de l’islamophobie. A intégrer la question des banlieues et des violences policières dans le mouvement anti-raciste. A avoir une parole claire et unifiée contre l’ensemble des haines. 

Gilles Hérail

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