Politique culturelle
Portrait : Joséphine Baker, des bananes à la Résistance et aux Civils Rights, biographie de la fascinante première star noire

Portrait : Joséphine Baker, des bananes à la Résistance et aux Civils Rights, biographie de la fascinante première star noire

08 mars 2015 | PAR Gilles Herail

Joséphine Baker fait partie du patrimoine culturel collectif français, notamment des anciennes générations, qui se souviennent encore des images du pagne bananes, « j’ai deux amours » et de ce charmant accent américain. Le mythe Baker ne se résume pourtant pas à ces quelques images, aussi sympathiques et nostalgiques soient-elles. Pour le 40ème anniversaire de sa mort et à l’occasion de la journée de la femme, retour sur le destin fascinant et trop méconnu d’une des figures les plus passionnantes du siècle dernier.

Joséphine Baker naît à St Louis, Missouri, au début du siècle. Issue d’un milieu populaire, Baker tombe très tôt dans le bain culturel et s’investit notamment dans la danse où elle excelle. Sa carrière stagne et la voilà partie de l’autre côté de l’Atlantique en 1925, à Paris. L’entre-guerre des années folles y « célèbre » l’empire colonial et le milieu mondain se découvre une fascination paternaliste mais brûlante pour les cultures « primitives », notamment africaines. Baker s’engouffre dans cet espace pour jouer sa carte. En s’inscrivant dans les attentes du moment au sein de la « Revue Nègre » pour une « danse sauvage ». Vêtue du pagne banane qui fera sa notoriété, Joséphine Baker fait un triomphe et le public vient en masse découvrir son étonnante performance. Embrassant les clichés racistes de la société de l’époque, l’artiste donne pourtant au genre une complexité nouvelle et devient en parallèle l’égérie de l’avant-garde culturelle cubiste.

La popularité grandissante du spectacle lui permet de s’exporter en Europe et de revenir en star pour mener la revue des Folies Bergères. Baker se lance simultanément dans la chanson et connait un incroyable succès avec « J’ai deux amours » qui restera un des grands tubes de la première moitié du 20ème siècle. Elle participe également à plusieurs films, en tête d’affiche, s’inscrivant toujours dans les clichés coloniaux du moment et l’envie d’exotisme d’un Paris fasciné par les peuples des colonies. Sa carrière au cinéma s’arrêtera vite mais elle connait deux succès populaires : Zouzou et Princesse TamTam. Deux films qui confirment le paradoxe de la célébrité européenne de Joséphine Baker. Elle y incarne la femme des colonies, son rapport supposé différent au corps et à la nudité, la spontanéité et la candeur enfantine de l’indigène. Malgré son accent américain et son enfance à St Louis qui ne correspond pas tout à fait au mythe colonial qu’elle incarne. Mais ce statut d’objet de désir et de curiosité quasi malsaine devient un atout pour Baker.

josephine baker uniformeQui devient petit à petit une véritable star. Dépassant son statut initial, sachant tisser les bonnes relations, faisant preuve de répartie dans les interviews, maîtrisant son image et sa carrière. Le pagne bananes reste présent dans les esprits mais Joséphine est désormais tête d’affiche des revues de cabarets prestigieux. Elle est reconnue pour sa modernité, apparaît sophistiquée et devient Diva plutôt qu’attraction coloniale. Après avoir obtenu la nationalité française en 1937, sa figure publique va prendre un nouveau tournant pendant la guerre, où elle s’engage aux côtés de la Résistance. En profitant de son statut qui lui permet de côtoyer les grands de ce monde et de voyager à travers l’Europe, elle agit en espionne pour récolter des informations et transmettre des messages secrets. Elle continuera par la suite à soutenir les soldats français, en chansons. Baker recevra une décoration militaire prestigieuse, la Croix de Guerre, récompensant sa contribution et son courage. Un engagement lié à un véritable patriotisme pour son pays d’adoption, qui sera un élément important du destin de l’artiste.

josephineSa tournée aux Etats-Unis après guerre, dans un contexte de très fortes tensions raciales, est un échec. Baker continue sa carrière à Paris et en Europe, en se produisant sur différentes scènes. Sa popularité reste intacte même si elle ne deviendra jamais une grande vedette de la chanson populaire. Malgré son choix revendiqué de devenir française et la rancune tenace qu’elle éprouve envers son pays d’origine, elle s’engage dans les années 50 au sein du mouvement des Civil Rights, pour l’égalité raciale aux Etats-Unis.

Elle refuse de chanter devant un public ségrégué et utilise sa notoriété pour dénoncer les discriminations dont elle est victime lors de ses voyages aux Etats-Unis. Présente à la marche de 1963 à Washington, aux côtés de Martin Luther King, elle y prononcera un discours. Vêtue de son uniforme militaire français et arborant fièrement ses médailles de guerre, elle parle en tant que femme et que noire (Negro Women for Civil Rights). Après l’assassinat de Luther King, elle fait partie des personnes pressenties pour lui succéder mais décline la proposition.

La dernière partie de la vie de Joséphine Baker s’inscrira dans la continuité de ce combat. Avec un projet personnel symbolique et improbable. Ne pouvant avoir d’enfants, elle décide d’adopter. En recueillant des enfants de tous les continents qu’elle élèvera ensemble. Avec l’idée de démontrer la possibilité de la mixité et de l’entente inter-raciale. Sa carrière artistique connait des hauts et des bas et elle doit faire face à des difficultés financières importantes. Mais elle continuera pourtant à se produire sur scène jusqu’à sa mort en 1975. Au sein de grands spectacles où elle chante et danse, portant d’incroyables costumes, dans la pure tradition désormais déclinante du Cabaret. La vie personnelle et sentimentale de Baker mériterait elle aussi un roman mais c’est cette existence en permanence inscrite dans les grandes questions politiques et sociales de son époque qui fait de Baker une figure importante du 20ème.

Baker, c’est une des premières stars noires, snobée par son pays d’origine, adoptée par la France comme objet colonial, qui réussira à décoller cette image pour incarner l’élégance du spectacle de qualité. Tout en étant une personnalité publique populaire et engagée. Le destin de Baker apporte également un éclairage sur la France de 2015, le débat sur l’immigration, l’identité nationale, la persistance des discours racistes. Baker était noire. Avait un accent. Mais a été récompensée des plus hautes distinctions de la République pour son engagement. Baker était tombée amoureuse de la France et l’avait défendue car les français avaient su lui donner une chance. Car la France était un espace refuge au moment où les Etats-Unis appliquaient une ségrégation institutionnalisée et systématisée. Cette histoire s’est malheureusement perdue. Et Baker est aujourd’hui ramenée à ce pagne banane qu’elle avait pourtant réussi à faire oublier. A une image nostalgique de la France coloniale des années folles plutôt qu’à son caractère éminemment transgressif.

bananes bakerluther Josephine Baker - Schwarze Diva in einer wei§en Welt

josephine baker uniforme josephine bakerbobino

 

Des figures importantes tombent parfois dans l’oubli. Il avait fallu attendre longtemps pour produire un Indigènes et immortaliser enfin la contribution des soldats des colonies à l’effort de guerre français. Qui se souvient encore de Gaston Monnerville, homme politique français métisse, d’origine guyanaise, deuxième personnage de l’Etat en tant que Président du Sénat de 1959 à 1968  (voir le documentaire de Public Sénat). On vous en avait déjà parlé dans deux dossiers de la représentation de la diversité au sein du cinéma français (notre premier article ici et un autre dossier faisant le point plusieurs années après). Parce que le cinéma permet de réhabiliter des figures importantes malheureusement tombées dans l’oubli, on attend le film qui rendra hommage à Baker et permettra de faire vivre cette mémoire. Une production que l’on espère française plutôt qu’un biopic hollywoodien.

Pour découvrir plus en détails le destin de Joséphine Baker:

– Un documentaire français intéressant insistant malgré tout beaucoup sur le fantasme colonial que représentait Baker. Joséphine en couleur, d’Yves Riou et Philippe Pouchain

– Deux documentaires en anglais adoptant un angle opposé, franchement hagiographique, saluant l’engagement militant et l’importance politico-sociale de Baker. Joséphine Baker, the first Black Superstar et Josephine Baker, Chasing a Rainbow.

– Plusieurs biographies ont aussi été publiées et notamment Joséphine Baker de Jacques Plessis.

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Gilles Herail

4 thoughts on “Portrait : Joséphine Baker, des bananes à la Résistance et aux Civils Rights, biographie de la fascinante première star noire”

Commentaire(s)

  • Luis bouillon Baket

    merci c’est un très belle hommage sur ma mère .

    mars 9, 2015 at 9 h 37 min
  • desforges sabine

    Bonjour ,il y a également 2 biographies toutes 2 écrites par Brian Bouillon et Jean Claude Baker .
    Une messe sera célébrée le 12 avril prochain en l’église Saint Roch à Paris ,pour le 40eme anniversaire de la disparition de Joséphine .
    Cet office est ouvert à tous .
    Sans distinctions de race ,ni d religion .

    mars 9, 2015 at 13 h 21 min
  • Oblivion

    Oui, elle est la personne fascinante du XXe siècle pour tout son talent, son courage, ses rêves
    mais aussi le symbole de ce que nous devrions retenir en nos temps bouleversés actuels.

    J’aime tout d’elle, même les bananes ! :)

    octobre 1, 2015 at 12 h 57 min
  • Brilleman

    Bonjour, je souhaite trouver un ouvrage complet sur la vie de Joséphine Baker, si possible illustré avec de belles photos. Quel livre me recommanderiez-vous ?

    avril 7, 2018 at 19 h 47 min

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