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Pass sanitaire et monde culturel : une relation sous haute tension

Pass sanitaire et monde culturel : une relation sous haute tension

20 juillet 2021 | PAR Julia Wahl

L’extension du pass sanitaire aux événements culturels de plus de cinquante personnes doit entrer en vigueur demain, mercredi 21 juillet. Un choix qui est loin de faire l’unanimité parmi les professionnels de la culture. Petit tour d’horizon.

La question de la praticabilité

La première question, soulevée par les professionnels du cinéma (parmi lesquels l’AFCAE) dans leur communiqué, est celle de la praticabilité d’une telle mesure : comment vérifie-t-on rapidement le pass d’une centaine de personnes ? Face à cette inquiétude, le gouvernement se veut rassurant, prenant l’exemple du concert-test du 29 mai à l’AccorHotels Arena, où 5 000 personnes avaient été contrôlées en deux heures. C’est oublier qu’il s’agissait là d’un événement particulier, extrêmement médiatisé, avec des spectateurs qui, partant, acceptaient d’attendre longtemps pour entrer dans la salle. En outre, ce succès est en partie lié à un important travail d’organisation en amont et à un personnel pléthorique. Or, le premier argument des professionnels du cinéma est précisément le « délai extrêmement bref qui a été alloué aux cinémas dans la mise en place du pass sanitaire«  et, ainsi, un temps de préparation trop bref pour en gérer la logistique. C’est, assez logiquement, ce qui motive leur demande d’un report (« Les organisations signataires demandent au juge de reporter la mise en œuvre du pass sanitaire en alignant à minima la date et les modalités de cette mesure pour tous les secteurs accueillant du public »), report auquel Olivier Véran se montre pour l’instant défavorable. Une remarque reprise par le Syndeac dans une tribune du 17 juillet.

Notons également que cette question pratique risque de se faire au détriment des petites salles, qui n’ont pas les moyens matériels et humains de mettre en place des contrôles de pass en plus de celui des billets. La rapidité relative du concert du 29 mai était en effet due à la possibilité de scanner les pass ; or, la plupart des petites salles de cinéma, théâtre et concerts n’ont pas de scanner. Un constat qui peut expliquer l’importance des cinémas d’art et d’essai parmi les signataires de la tribune mentionnée plus haut.

Petite concession faite dans la nuit au monde de la culture : eu égard à l’obligation de présenter son pass vaccinal, le port du masque ne serait plus obligatoire dans les lieux de culture.

La crainte d’une surveillance accrue

Autre inquiétude, qui dépasse cette fois les seuls professionnels de la culture : celle d’une surveillance généralisée. Sans tomber dans les outrances des manifestants d’extrême-droite de samedi dernier, certains s’inquiètent de cette extension d’une société de la surveillance systématisée. Dès mai et les premières annonces de mise en place d’un pass sanitaire, la Défenseure des droits a ainsi alerté sur les risques encourus par de telles mesures. Elle insistait notamment sur le flou qui entoure ce pass, notamment en termes de durée : il convient qu’il reste exceptionnel et, à ce titre, qu’il soit clairement limité dans le temps. Comme tout dispositif de surveillance, il se doit également d’être contrôlé et évalué. De son côté, la CNIL, qui avait également réclamé davantage de garanties en mai, devra rendre dès demain son avis sur cette extension.

Cette crainte semble aussi avoir régi une part des décisions du Conseil d’État lors de ses délibérations de lundi : outre le passage d’une jauge minimale à 50 personnes pour mettre en place ce fameux pass et l’abaissement du montant de l’amende, il s’est opposé à ce qu’il puisse y avoir des contrôles nocturnes des procédures d’isolement.

Diversité des réactions

Revenons aux manifestations de samedi : points de ralliement d’une extrême-droite qui cherche tout élément susceptible de conforter son assise médiatique, elles ont vu des outrances rares se déployer. Des outrances qui ont contraint chacun à s’exprimer. Ainsi en est-il du journaliste et écrivain Sorj Chalandon, qui a déclaré hier sur Facebook voir dans les étoiles jaunes brandies une atteinte à la mémoire de la Shoah qui tomberait sous le coup de la loi Gayssot.

De son côté, le metteur en scène Emmanuel Meirieu, hostile au pass sanitaire comme à l’obligation vaccinale, s’est fendu d’un post distinguant clairement sa prise de position de celle des manifestants de samedi. C’est là sans doute l’un des risques premiers de ces manifestations : rendre inaudibles les oppositions raisonnées au pass sanitaire.

Notons que, du côté des syndicats professionnels, la crainte est davantage celle des discriminations à l’embauche : la FNSAC-CGT et le SYNPTAC-CGT réagissent principalement à l’annonce d’Élisabeth Borne selon laquelle l’embauche ou le maintien en emploi pourraient être corrélés avec la détention du fameux pass. Tout en défendant le vaccin et l’obligation vaccinale, le SNPTAC-CGT alerte ainsi sur des décisions qui créent, de fait, différentes catégories de salariés et de citoyens, à un moment où, de surcroît, il est peu aisé de trouver des plages de vaccination. Les plus fragiles socialement, qui sont aussi les moins vaccinés, seraient ainsi les premiers licenciés.

La diversité des réactions à ce pass rend donc peu lisibles les motivations de ses détracteurs. Il est vraisemblable que les conclusions de la CNIL demain modifient encore l’application de ce pass.

Visuel : © Laetitia Larralde

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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