Politique culturelle

Le Grand-Théâtre de Genève retrouve son faste d’antan

Le Grand-Théâtre de Genève retrouve son faste d’antan

11 février 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

C’est assurément l’une des plus harmonieuses façades de théâtre d’opéra jamais édifiées en Europe. L’Opéra de Genève est l’œuvre, le chef d’œuvre d’un architecte genevois, Jacques-Elisée Goss (1839-1921). Et en France, il n’y a sans doute que celles de l’Opéra de Paris ou du Grand Théâtre de Bordeaux qui puissent la surpasser en noblesse et en élégance. La voilà qui retrouve aujourd’hui sa splendeur originelle après plus de deux ans de travaux.

Le legs d’un souverain déchu

Evidemment influencé par Charles Garnier dont on inaugurait l’édifice parisien en 1875, Jacques-Elisée Goss, dans un style architectural très français, aura donné à Genève un théâtre d’opéra dont le cadre harmonieux contribuera au siècle suivant à en faire une scène lyrique parmi les plus remarquables.

Il fallut qu’un souverain allemand, le duc régnant Charles II de Brunswick, chassé par ses sujets de son duché en 1830 et mort en exil à Genève en 1873, fît de cette ville sa légataire pour que la cité lémanique puisse s’offrir un théâtre digne d’une capitale. Quatre ans après son « modèle » parisien, le Grand-Théâtre de Genève sera inauguré en 1879, mais ce n’est que moins d’un siècle plus tard, après sa reconstruction forcée, qu’il pourra se ranger parmi les plus notables des scènes européennes.

Un effroyable désastre

Car il y eut entretemps reconstruction. Le 1er mai 1951, alors qu’on y répétait « La Walkyrie » à grand renfort d’effets pyrotechniques, le feu dont le dieu Wotan protégeait le corps de sa fille endormie se propagea à tout le Grand-Théâtre. Ce fut un désastre effroyable où la scène et la salle furent anéanties et auquel, fort heureusement, survécurent la façade principale du bâtiment, son atrium, son grand escalier et le superbe grand-foyer ouvrant ses vastes baies sur la place de Neuve et le parc des Bastions qui s’étendent à ses pieds.

Un plafond époustouflant

On réinaugura le Grand-Théâtre de Genève le 12 décembre1962 avec « Don Carlos » de Verdi, présenté sur une scène ultra-moderne. Et l’on découvrit alors la nouvelle salle de 1500 places, dotée par un artiste polonais né à Cracovie, mais naturalisé genevois, Jacek Stryjenski, qui venait de mourir à l’âge de 39 ans, d’un spectaculaire rideau de scène et d’un plafond cuivré enrichi d’or et d’argent, enchanté par une multitude de lumières symbolisant la Voie lactée. Un plafond qui demeure aujourd’hui encore un extraordinaire morceau de bravoure et auquel les nouvelles technologies permettent qu’il réapparaisse désormais dans tout l’éclat rêvé par son créateur.
Pour les parties préservés par l’incendie de 1951, la restauration des années 1960 ne fit rien d’autre que ce qui se faisait à l’époque. Sans vergogne, on recouvrit la marqueterie des parquets d’origine par des moquettes ; les portes de bois disparurent au profit de portes de verre ; les faux-marbres furent occultés par des badigeons aux teintes passe-partout ; ce qui restait des décors néo-classiques fut caché par de faux plafonds. Quant aux étoffes et aux tapisseries murales de la fin du XIXe siècle, on les ignora tout simplement…

Une restauration magnifique

Quand il fut question ces derniers temps de restituer leur éclat d’origine à toutes ces parties publiques, avec ce respect quasi archéologique qui honore notre époque, ce fut sans doute un épouvantable casse-tête pour les restaurateurs. Mais ce qu’on découvre désormais est proprement somptueux. Et on n’en soupçonnait pas l’éclat. Le grand-foyer, flanqué de deux salons latéraux, sur le modèle de celui de l’Opéra de Paris, est redevenu éblouissant. Ce qui était terne réapparaît éclatant, ce qui était fade est désormais polychrome. L’or est partout, mais sans ostentation. Les voûtes du foyer, décorées par le Français Paul Milliet, ou les grandes compositions du Genevois Léon Gaud, réapparaissent dans toute leur fraîcheur mythologique et leurs ciels olympiens. Les parquets ou les dallages de jadis sont remis à l’honneur. Les étoffes anciennes qui tapissaient les murs ont été retissées à l’identique grâce aux découvertes miraculeuses effectuées par les restaurateurs et leurs galons réédités, soigneusement recousus à la main, semaine après semaine, par cinq couturières à même la paroi. Les stucs du plafond de l’atrium ont été recomposés grâce à un unique modèle ayant réchappé au saccage. Quant aux lustres spectaculaires du foyer, nettoyés, rafraîchis, redorés, ils ont recouvré leur ancienne splendeur. Et l’on ne sait pas ici ce qu’il faut admirer le plus, de la beauté des lieux ou de la science et du savoir-faire des restaurateurs.

Le mauvais goût municipal

Il y a bien évidemment une ou deux fautes de goût dans ce magnifique ensemble. De ces fautes de goûts qui reflètent la médiocrité de celui ou de ceux qui auront choisi d’agrémenter l’ensemble de quelques misérables initiatives confiées à de déplorables décorateurs. Le Grand-Théâtre n’appartient pas à l’Etat de Genève, mais à la Ville. Et quand frappe à Genève le mauvais goût municipal, il frappe fort. On avait perdu, au cours des années, et grâce à l’incurie des services d’archives, le modèle des torchères que brandissent les amours en bronze qui président à l’envol de chaque volée d’escalier. Et on les a remplacés, c’est à n’y pas croire, par des tubes néon. Même chose pour les lustres disparus de l’atrium, auxquels on a également substitué des faisceaux de lampes néon quand on aurait parfaitement pu refaire ces lustres sur le modèle de ceux du grand foyer. Un conseiller municipal vous qualifiera ces hérésies d’audace contemporaine, quand elles ne sont jamais que les signes trop évidents d’une imbécillité crasse. Dommage ! Ce sont là des détails qui entachent une restauration qu’on aurait pu qualifier d’exemplaire.

De remarquables innovations

Toutefois, pour racheter un peu ces bêtises, tout impardonnables soient-elles, il y a d’autres réalisations exécutées à la faveur de cette restauration imposante et qui forcent l’admiration :
un impressionnant espace aux lignes épurées qui file au dessous de l’atrium d’entrée et qui servira de buvette au public. Et au même niveau souterrain apparaissent de nouvelles salles de répétitions pour les Chœurs et le Ballet du Grand-Théâtre comme pour l’Orchestre de la Suisse romande qui est ici en charge de l’exécution des œuvres lyriques. De ces volumes au tracé vigoureux, sobre, harmonieux, qui ont été créés de toutes pièces au-dessous du boulevard du Théâtre lequel, à jardin, longe les bâtiments de l’opéra, et qui sont éclairés par la lumière naturelle venue d’ouvertures aménagées dans les plafonds, les architectes ont fait, dans un style résolument contemporain, quelque chose de miraculeusement beau, d’ample et de généreux.

Quant à la façade si belle du Grand-Théâtre, stupidement outragée, il y a peu, par des manifestants conspuant la « culture bourgeoise », et assez lamentables pour avoir entaché la muraille de jets d’huile de vidange, elle dresse son élégantissime alternance de baies et de colonnes dessinées dans un esprit très Louis XVI-Second Empire. Une façade qui domine les sages allégories de la tragédie, de la danse, de la musique et de la comédie encadrant la volée de marches s’élevant vers le théâtre.Raphaël de Gubernatis

Comme pour conjurer le sort, le Grand-Théâtre de Genève revient à la vie ce mardi 12 février 2019 avec une série de représentations de la Tétralogie de Wagner, de « L’Or du Rhin » au « Crépuscule des dieux », en passant par « La Walkyrie » et « Siegfried ». Trois cycles de représentations courent du 12 février au 17 mars. Location au Grand Théâtre de Genève : OO 41 22 322 50 50.

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Raphaël de Gubernatis

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