Politique culturelle
Ke ynote du MaMa festival : Matthieu Pigasse , CEO Lazard France

Ke ynote du MaMa festival : Matthieu Pigasse , CEO Lazard France

24 octobre 2016 | PAR Antoine Couder

C’est l’entrepreneur culturel des années 10, celui qui a repris toute la presse de gauche qui criait famine : les Inrocks, Nova, Vice et des parts dans le Monde avec Pierre Bergé et Xavier Niel. On se sent un peu comme Pirlouit dans « les aventures » dessinées par Peyo. …

Eloge de l’anormalité. Il produira bientôt de la musique, il est même programmateur, aujourd’hui directeur des Eurockéennes, et bientôt à la tête d’une petite salle de concerts dans le Nord-Est de Paris. Il est enfin éditeur de magazines musicaux. Tout cela ne risque-t-il pas de créer des conflits d’intérêts ? Lorsque vous commencez à sortir votre couplet de journaleux, Matthieu Pigasse vous regarde d’un air perplexe en secouant sa bonne tête de citoyen qui fait penser à un croisement entre Bernard Menez et Alain Souchon. « Lorsque vous aimez quelque chose, je crois que c’est important de le faire savoir très fort non ? Et puis, si vous aimez vraiment très fort, alors pourquoi vous ne pourriez pas l’écrire ? » Et puis, toujours et encore cette idée européenne que consommer de la culture est un acte positif, presque  bon pour l’environnement … Et, pourtant, l’essentiel n’est peut-être pas là. La particularité de Matthieu Pigasse est d’appartenir au monde nouveau, et pas à celui qui s’est écroulé, celui d’avant Internet, celui du monde politique incapable de comprendre et d’agir. Tout cela est consigné dans son livre, « éloge de l’anormalité », qui tire un trait avec son passé d’énarque bien sous tous rapports : conseiller technique au cabinet de Dominique Strauss-Kahn en 1998 puis directeur adjoint du cabinet de Laurent Fabius, chargé des questions industrielles et financières. Qu’il aime le punk rock est finalement une sorte de détail (même si ça en dit long sur la déroute de la pop culture des années 70). Mais qu’il claque la porte des Ministères pour faire son coming out DIY (Do it Yourself) raconte à l’inverse toutes les vertus de l’époque.

Une blague toutes les quinze minutes. Ce qui est plaisant chez Matthieu c’est qu’il croit à la culture alternative, à son développement dans les opportunités de niches qu’offre dorénavant Internet. Alors pourquoi pas ? L’idée n’est pas de s’enrichir tous azimuts mais tout du moins de bien vivre, et d’équilibrer les comptes. Et pour cela, il n’a pas seulement la gueule de l’emploi mais, également, le costume qui va avec. Un look rock sur veste cintrée et chemise blanche, des sneakers qui disent leur nom, une doudoune en guise de perfecto et, surtout, la capacité de comprendre ce que ça peut vouloir dire que de parler pendant une heure devant une assemblée silencieuse : la nécessité de s’adresser directement au public, de faire des blagues (une toute les quinze minutes : sur le sexe pour commencer, sur son rapport d’actionnaire à un journal et, enfin une troisième sur la pop française) et de montrer que l’on réfléchit aux questions posées, ces fameuses questions sur l’argent, l’influence … et toutes ces insinuations oiseuses sur l’impact des festival sur la vente de bières (mais bon, c’est sûr que ce n’est pas à l’expo Beethoven que l’on va croiser un stand de bières artisanales).

Nous ne pouvons pas attendre. Et du coup, prise de risque oblige, il lâche quelques perles. « Le Monde » ? Un « journal institutionnel et prescripteur ». La culture ? « un outil d’influence majeure ». La déontologie ? « je n’ai jamais compris ce que c’était » Le temps semble suspendu lorsqu’il explique que « l’appareil de production européen est abîmé et qu’il va falloir pas mal de temps avant que ça reparte » (traduisez : pas demain). Et que du coup, ben oui, la précarité, la misère, les extrêmes tout cela va croître et provoquer des situations tendues. On croirait presque entendre un commentaire heideggerien (« la pensée redescendra dans la pauvreté de son essence provisoire. Elle rassemblera le langage en vue du dire simple. Ainsi le langage sera le langage de l’Etre, comme les nuages sont les nuages du ciel »). Il parle aussi de résistance, de tolérance, de sa volonté de devenir le « leader des contenus alternatifs », expression qui, hier, pouvait faire rire mais qui, aujourd’hui, semble dire l’évidence. Déjà il faut comprendre ce qu’il entend par mener un projet qui n’induit pas « nécessairement de gagner de l’argent ». Pour les travailleurs de la culture ce n’est pas évident alors il faut traduire : ça ne veut pas dire travailler gratuitement mais ne pas faire moins que de consolider et assurer la pérennité de la structure. L’entreprise est presque vue comme un phalenstère, un genre de kibboutz où, on a tous une même vision dit-il, un projet commun et l’idée de regrouper toutes les entreprises au sein d’un même ensemble va dans le sens de la création d’un lieu de vie où les contributeurs pourraient intervenir sur tel ou tel support, en fonction de leurs compétences et non plus sur un titre en particulier. Des idées pleines de bons sens, simples, pas moins précarisantes que ce qui existe déjà, avec un peu plus d’espoir néanmoins. Toujours dans le style Uber mais avec de l’amour en plus. D’ailleurs, il finit même par citer Rimbaud, sur le thème « nous sommes trop jeunes, nous ne pouvons pas attendre »… Mais ces vers sont-ils vraiment du poète de Charleville-Mézières ? Si on avait eu droit à la parole, voilà ce qu’on lui aurait répliqué, pour alimenter sa playlist.

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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