Politique culturelle
Jeanne Moreau : la voix française des Pussy Riot

Jeanne Moreau : la voix française des Pussy Riot

05 décembre 2013 | PAR Dorothee Chiara

« Ma colère, mon indignation et ma résolution en béton armé ont alors conduit à la création du groupe des Pussy Riot. » Nadejda Tolokonnikova

Les Pussy Riot, Nadejda Tolokonnikova et Maria Aliokhina, purgent actuellement une peine de deux ans de prison après avoir entamé une « prière punk » anti-Poutine dans la cathédrale de Moscou. Accusées de « hooliganisme » et d’ « incitation à la haine religieuse », elles n’ont pas souhaité se repentir et purgeront donc leur peine jusqu’au bout. Nadejda Tolokonnikova, 23 ans, dénonçait dans une lettre à son avocat les conditions de travail et de détention du camp n°14 de Mordovie où elle fut conduite, camp réputé l’un des plus difficiles.

La voix de Jeanne Moreau

Le 30 octobre dernier, pour marquer son soutien aux deux jeunes femmes, Jeanne Moreau avait choisi de lire, sur France Culture et Mediapart, la « lettre du camp 14 de Mordovie » écrite par Nadejda Tolokonnikova. « Je suis révoltée par ce qui arrive à cette jeune femme dont la vie est en danger. Malheureusement, elle n’est pas la seule. À mon âge, je ne peux plus monter sur les barricades », explique Jeanne Moreau. Je veux toucher le plus de monde possible pour dénoncer la condition des hommes et des femmes dans le monde. »

Voici la vidéo :

Jeanne Moreau s’engage dans la défense des… par Mediapart

La lettre d’une révoltée

« Il faut lire ce texte », affirme André Markowicz, texte qui entre dans la tradition humaniste de la Russie, celle de tous les écrivains du goulag, tels Dostoïevski ou Tchekhov.

« Qui n’a pas connu les camps de Mordovie n’a pas connu les camps tout court », affirment les co-détenues de Nadejada Tolonnikova. La jeune Pussy Riot dénonce dans sa lettre les conditions de travail dans le camp, proches de l’esclavage :

« Toute ma brigade à l’atelier de couture travaille entre 16 et 17 heures par jour. » […] Les rouages sont faits de telle façon que la chaîne de travail ne peut pas être brisée, sous peine de réprimandes sévères. […] Tes mains ont beau être couvertes de piqûres d’aiguilles, d’égratignures, il y a du sang partout sur la table, mais tu essaies quand même de coudre. Parce que tu es un rouage de cette chaîne de production, et ta part de travail, il est indispensable que tu la fasses aussi vite que les couturières expérimentées. Et cette fichue machine qui tombe tout le temps en panne ! »

La jeune femme explique que le système de répression soumet les détenues à un véritable régime de non-droit. Les détenues règlent les comptes de celles que l’administration souhaite punir. Elles interdisent l’accès à l’hygiène, à la nourriture et forcent certaines à rester dehors dans le froid glacial.

« Ce sont les détenues elles-mêmes qui frappent, mais pas de passage à tabac dans la colonie qui ne se produise sans l’aval de l’administration. Il y a un an, avant mon arrivée, on a battu à mort une Tsigane dans l’unité n°3 (l’unité n°3 est l’unité punitive, c’est là que l’administration envoie celles qui doivent subir des passages à tabac quotidiens). Elle est morte à l’infirmerie de la colonie n°14. Qu’elle soit morte sous les coups, l’administration a réussi à le cacher : ils ont inscrit comme cause du décès une attaque cérébrale. »

Elle raconte tout à son avocat qui dépose en mai 2013 une plainte contre la colonie n°14. La sentence ne se fait pas attendre à l’intérieur du camp :

« Le lieutenant-colonel Kouprianov, directeur-adjoint du camp, a aussitôt instauré des conditions intenables dans le camp : fouilles et perquisitions à répétition, rapports sur toutes les personnes en relation avec moi, confiscation des vêtements chauds et menace de confisquer aussi les chaussures chaudes. Au travail, ils se sont vengés en donnant des tâches de couture particulièrement complexes, en augmentant les quotas de production et en créant artificiellement des défauts. La chef de la brigade voisine de la mienne, qui est le bras droit du lieutenant-colonel Kouprianov, incitait ouvertement les détenues à lacérer la production dont je suis responsable à l’atelier, afin qu’on m’envoie au cachot pour ‘dégradation de biens publics’ ». La même femme a ordonné à des détenues de son unité de me provoquer à une rixe. »

Plus tard, l’administration s’attaquera aux jeunes femmes proches de Nadjeda Tolokonnikova. « On peut tout supporter. Tout ce qui ne concerne que soi-même. Mais la méthode de responsabilité collective en vigueur dans la colonie a des conséquences plus graves. Ce que tu fais, c’est toute ton unité, tout le camp qui en souffre. »

À cause des pressions opérées sur les autres détenues proches d’elle, la Pussy Riot retarde sa grève de la faim. À la suite d’une demande de baisse d’heures de travail pour sa brigade, elle reçoit des menaces de mort de la part du lieutenant : « Et si elles apprennent que tout ça, c’est de ta faute, a continué le lieutenant-colonel, plus jamais tu ne te sentiras mal, parce que, dans l’autre monde, on se sent toujours bien. »

Lorsque la lettre est dévoilée, elle est aussitôt mise à l’isolement, et entame alors une grève de la faim, exigeant d’être transférée dans une autre prison. Les autorités la placent dans un hôpital un certain temps, avant de la ramener dans la même prison de Mordovie, où elle reprend sa grève de la faim. Mais, quelques temps plus tard, la jeune femme disparaît et la communauté internationale s’affole.

D’un camp à l’autre

Officiellement, la jeune femme a voyagé plus de trois semaines pour les besoins de son transfert, à 4400 km de Moscou. Elle est dans ce nouveau camp, près de Krasnoiarsk, en Sibérie, depuis le 14 novembre. Son mari, Piotr Verzilov, dénonce une « punition pour le retentissement de sa lettre », alors même que le délégué russe des droits de l’homme, Vladimir Loukine, avance l’idée que « purger sa peine dans cette région contribuerait à sa resocialisation ».

Elle sera normalement libérée en mars 2014, après deux ans de détention. Mais des rumeurs courent sur une possible loi d’amnistie ratifiée par Vladimir Poutine à la fin de l’année, afin de souligner l’humanisme de leur État et peut-être marquer des points pour les Jeux olympiques d’hiver en 2014. Sans doute la voix de Jeanne Moreau, ajoutée à celle d’autres personnalités, s’est-elle fait entendre. Pour l’instant, rien n’est certain, mais le nom des deux Pussy Riot est murmuré pour bénéficier de cette amnistie.

Le texte est publié aux éditions L’insomniaque (http://www.insomniaqueediteur.org/publications/lettre-mordovie)

Visuel : © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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