Politique culturelle
Jean-Luc Pouthier : Il y a un retour des manifestants catholiques extrêmistes à une conception païenne et magique des images

Jean-Luc Pouthier : Il y a un retour des manifestants catholiques extrêmistes à une conception païenne et magique des images

24 décembre 2011 | PAR Yaël Hirsch

Cette année 2011 a vu croître en France un mouvement de contestation culturelle violent, venu de la frange la plus anti-libérale du catholicisme. Tout a commencé à Avignon, avec les manifestations contre le fameux « Piss Christ » de Serrano (et sa détérioration). Et puis cet automne, cela a continué avec la querelle autour de la pièce de Castellucci au Théâtre de la Ville qui a fait descendre dans la rue plusieurs centaines de manifestants. Puis enfin, en ce mois de décembre,  ces mêmes manifestants ont  tenté de faire blocus à la production de Golgota Picnic au Théâtre du Rond Point. Pourquoi ces chrétiens réactionnaires choisissent-t-ils des objets culturels pour faire valoir leurs idées dans l’espace public ? Professeur à Sciences-po Paris, ancien rédacteur en chef du « Monde de la Bible » et ancien conseiller culturel à l’Ambassade de France auprès du Saint-Siège, Jean-Luc Pouthier a accepté d’éclairer cette question pour les lecteurs de toutelaculture.com.

Qu’est-ce qui choque autant les catholiques extrémistes dans des pièces comme « Sur le concept du visage de Dieu » ou « Golgota Picnic » ?
Il n’y a rien de très nouveau dans les questions que posent les pièces de Romeo Castellucci ou de Rodrigo Garcia. Les mêmes militants essayant d’empêcher la production de ces pièces pourraient aussi bien faire de même avec une pièce de Claudel. Ce qui les choque, ce qu’ils considèrent comme « blasphématoire », ce n’est pas le propos de la pièce, mais ce qu’ils appellent la « profanation des images ». Quand on y réfléchit, ces gens reviennent à des conceptions païennes et magiques des images. Dans leur paranoïa, ils réintroduisent une valeur sacrée des symboles. Or, le catholicisme a toujours combattu cette conception du sacré. Avec le grand spécialiste du Moyen-âge, Jacques Le Goff, nous avons écrit un petit livre d’entretien qui s’appelait « Le Dieu du Moyen-âge » (Bayard, 2003). On y voyait comment, au Moyen-âge, l’Eglise combattait contre l’idée de magie et de culte des idoles naturelles… Il y a tout un détachement du paganisme qui s’est opéré et ces militants y reviennent. Ils sont en opposition frontale avec la théologie rationnelle catholique et se situent exactement sur le même terrain que certains adversaires historiques de l’Eglise, c’est-à-dire ceux qu’ils entendent dénoncer et combattre. Il y a une incohérence dans cette attitude, qui prouve que ces groupes extrémistes ont été très peu formés religieusement.

La mobilisation intellectuelle et sociale autour du thème de la lutte contre « christianophobie » est-elle un phénomène nouveau ?
René Rémond, un catholique de raison et d’ouverture, décédé en 2007, a publié sur ce sujet deux ouvrages importants aux statuts différents. « Le christianisme en accusation » (Desclée de Brouwer, 2000) et « Le nouvel antichristianisme » (Desclée de Brouwer, 2005). Le premier concernait en particulier le débat sur les fameuses racines chrétiennes de l’Europe qui était né au moment du jubilé. La thèse était qu’on était passé d’un anticléricalisme institutionnel – le fameux « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! » de Léon Gambetta – à une critique idéologique du christianisme comme archaïsme et véhicule de valeurs décalées par rapport à la société, voire parfois liberticide. « Le nouvel antichristianisme » est une réaction directe à la publication par Michel Onfray du « Traité d’athéologie ». Réné Rémond répond à Michel Onfray, notamment sur un point qui lui tenait vraiment à cœur : la thèse qui voulait que les religions soient la cause de la violence sociale. Rémond était très choqué : il estimait qu’il y avait bien un contenu latent de violence dans les religions, mais il avançait également que celles-ci essayaient d’apporter la paix plutôt que cette violence. A la suite de ces deux parutions, j’ai cru que le soufflé était retombé ; on n’en parlait plus. Puis, je suis parti à Rome comme conseiller culturel à l’Ambassade de France auprès du Saint-Siège. Et j’ai découvert là-bas qu’il y a aujourd’hui dans l’Eglise des groupes influents qui sont très agressifs sur tout ce qui est place et influence de l’Eglise dans la société, et qui prônent la défense d’un certain nombre de « valeurs » à mettre au premier plan. Ils sont très influents, vraiment, au sommet de l’Eglise, dans la Curie, auprès du Saint-Siège et parmi eux, il y a des Français.

Justement, le 8 décembre dernier, quelques centaines de militants forcenés ont tenté d’empêcher la première de « Golgota Picnic ». Mais au même moment plus de 4 500 fidèles ont été réunis par André Vingt-trois pour une veillée de prière à Notre-Dame de Paris. Comment interprétez-vous ces deux mobilisations simultanées ?
A priori, il y a une bizarrerie dans le changement d’attitude d’André Vingt-trois, qui dans un premier temps récusait les manifestations au Châtelet en dénonçant une manipulation. Et puis, peut-être parce qu’il a eu peur de la division entre catholiques, peut-être pour apaiser le mouvement ou le récupérer, le 8 décembre, il a organisé cette veillée contre le blasphème et pour le respect de toutes les croyances. Certes, il a rendu le propos œcuménique ou inter-religieux. Mais que cela ait eu lieu le 8 décembre n’est pas innocent. C’est la fête de l’Immaculée conception. Elle a été instaurée au 19 e siècle, au moment de la papauté la plus réactionnaire contre les idées modernes. De plus, il faut rappeler que dès les premières manifestations, un certains nombre d’évêques ont pris position pour les manifestants : celui de Vannes, celui de Bayonne, ou celui d’Avignon, viennent de ces mouvements qui véhiculent des idées réactionnaires et antilibérales dans l’Eglise.

Cela veut-il dire qu’il y a une montée de l’influence de l’anti-libéralisme sur l’ensemble des catholiques français ?
Non. Ceux qui se laissent influencer par ce christianisme fermé sont des individus qui sont, outre quelques nostalgiques de l’Action française (dont l’influence n’a toujours pas disparu dans le catholicisme français), des gens venus au christianisme par des communautés nouvelles ou par des mouvements de grands rassemblements. Dans les grands rassemblements de jeunes chrétiens, vous avez d’un côté le boy-scout ou le fidèle traditionnel, impliqué dans la vie de l’Eglise mais qui est en dialogue avec les sociétés libérales dans lesquelles il vit. Et puis vous avez les autres catholiques qui sont pris en main par des groupes très impliquant psychologiquement. Avec des idées du bien et du mal extrêmement tranchées. Ce sont, au sens propre, des groupes réactionnaires. Sur le plan moral, ils ont une vision extrêmement réactionnaire de la société. Et ils sont prêts à en découdre pour défendre leurs convictions. Malgré tout, il faut bien voir qu’ils sont devenus nombreux et importants dans l’Eglise. Ils ont petit à petit trouvé leur place dans l’institution. Que des ecclésiastiques comme Mgr Centène, l’évêque de Vannes, s’indigne de l’arrestation de manifestants soi-disant pacifiques, alors qu’ils sont allés jusqu’à jeter de l’huile sur des spectateurs, semble aller contre tous les principes de l’Eglise. Un évêque n’a pas le droit d’encourager cela. Le recours à la violence, d’après le Catéchisme de l’Eglise catholique, est limité pour les chrétiens même pas à la légitime défense, mais à l’assistance à personne en danger. Or dans les pièces de théâtre, il n’y a rien de tout ça.

Cette violence ne risque-t-elle pas d’être contre-productive pour ceux qui la commettent? Ne va-telle pas nourrir la christianophobie que les manifestants dénoncent? Quel est alors l’objectif politique des manifestations ?

Je ne sais pas ce qu’ils espèrent. S’ils continuent à agir comme ils le font, ils vont en effet provoquer un rejet lui-même violent. Mais je crois qu’en réalité, ils se désintéressent de la politique institutionnelle. Ils veulent être culturellement impliqués dans la société mais vous les verrez peu au moment des élections. Leur problème se cantonne à la confrontation directe avec les effets sociaux et culturels de la politique. Il y a la question des mœurs, certaines expressions artistiques et culturelles et puis, il y a un problème massif dans leur rapport à l’Islam : ce sont des gens qui sont dans une attitude paranoïaque. Ils voient toujours la France comme un pays catholique et imaginent le pays menacé par l’Islam.
Cela dit, alors que traditionnellement, on observait que la pratique du culte catholique prémunissait d’un vote Front National, l’IFOP vient de publier un sondage à l’orée des élections de 2012 qui montre une montée du vote catholique traditionnel d’extrême-droite. Pour les plus radicaux et islamophobes d’entre eux, si un passage à la revendication et à l’action politique se produit, il ne peut se faire que par le Front National. Évidemment cela inquiète quand même ceux des évêques qui sont parmi les plus attentifs et qui se demandent jusqu’où peut aller cette dérive.

Qui sont aujourd’hui dans l’Eglise de France les figures d’un christianisme de gauche qui seraient les plus critiques à l’égard de la « dérive » que vous décrivez ?
Ce sont des responsables ouverts sur la doctrine sociale de l’Eglise et sensibles à certaines valeurs comme l’accueil de l’étranger. Malheureusement, la figure la plus caractéristique et visible de cette tendance, l’archevêque de Poitiers, Mgr Rouet, a pris sa retraite au début de l’année 2011. D’une certaine façon, si l’archevêque de Lyon, le cardinal Barbarin est plus traditionnel, il est très attaché aux valeurs du catholicisme social et au dialogue avec les musulmans. L’évêque de Lille, Laurent Ulrich est aussi dans cette optique-là. Il y a encore un certain nombre de personnalités qui se situent dans l’ouverture vers le monde moderne. Mais la montée de catégories soit de nouveaux catholiques soit de catholiques traditionalistes qui font leur trou à l’intérieur de la structure de l’Eglise française est un phénomène marquant qui semble prendre une place de plus en plus importante aux plus hauts niveaux de l’institution.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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