Politique culturelle

[Interview] Tricentenaire de l’Opéra Comique : Rencontres autour de la vente des costumes

[Interview] Tricentenaire de l’Opéra Comique : Rencontres autour de la vente des costumes

08 novembre 2014 | PAR La Rédaction

La saison 2014-2015 marque l’heureux anniversaire de l’Opéra Comique qui fête déjà ses 300 ans ! Pour cette belle occasion, la maison a décidé de faire les choses en grands en (s’)offrant de nombreux cadeaux tout au long de l’année : expositions, conférences, « programmation absolument magnifique ». L’Opéra ouvre donc ses portes en grand, avant de les refermer durant 18 mois pour un petit lifting – la crise de la « trois centaine », probablement –, période durant laquelle les productions continueront bien sûr de tourner et durant laquelle cette institution continuera d’être présente dans la vie culturelle.

Premier cadeau de ce bel anniversaire, la vente aux professionnels et au public de 3000 costumes et 1000 accessoires durant 3 jours (du 31 octobre au 2 novembre), en partenariat avec la société Rinato. L’occasion pour nous de découvrir ces costumes et de rencontrer Christelle Morin, chef de l’atelier costumes de l’Opéra Comique, ainsi que Julie Bertot, co-fondatrice de la société Rinato en charge de l’organisation de la vente. La première a mis les pieds à l’Opéra depuis un peu plus de 20 ans, tandis que la seconde a monté sa société il n’y a pas encore un an : deux regards qui se croisent sur cet événement exceptionnel !

Rencontre avec Christelle Morin pour un point de vue intérieur de cette belle aventure :

Cela fait une vingtaine d’années que vous êtes ici et que vous voyez ces costumes ; certains sont là depuis que vous êtes entrée, d’autres, vous les avez vus naître, vivre,… Je suppose que cette vente doit avoir une certaine résonance pour vous ?
C’est tout à fait ça : certains étaient dans des placards depuis très longtemps, et donc je les ai vus, revus et revus ; d’autres, on les a construits comme vous dîtes, on les a vus sur scène, jouer, aller dans plusieurs productions éventuellement, et puis il y en a aussi des productions vraiment très et dont les costumes sont déjà à la vente,… donc c’est vrai que c’est particulier, mais en même temps c’est émouvant… La mémoire c’est bien, aussi. C’est bien de se souvenir et de se dire que ça va passer à autre chose, parce que garder les costumes dans les placards, il y a un moment où ça ne sert plus à rien. Il faut garder un minimum de patrimoine, ce qui est important, mais on ne peut pas tout garder.

Vous voyez donc cette vente comme une sorte de transmission ?
Complètement. D’abord parce que je pense que, surtout pour notre public, l’Opéra Comique est quelque chose de très important, et le fait d’avoir une pièce qu’ils ont pu voir jouer, ou voir un nom dans un costume,… ça leur parle et ça va les toucher, les émouvoir,… Et puis il y d’autres personnes, comme les compagnies qui, elles, vont les réutiliser sur scène dans d’autres projets,… Oui, c’est une transmission.

En un peu plus de 20 ans, avez-vous un souvenir particulier, ou bien un costume qui vous a marquée plus que les autres ?
Oui, j’ai beaucoup de costumes qui m’ont marquée… Quelque chose qui a été très émouvant pour moi a été de reprendre la production d’Atys, parce que lorsque je suis arrivée ici, les costumes étaient dans les placards, j’en entendais parler comme de quelque chose de magique, d’incroyable, de féérique,… et puis un jour je n’ai plus vu les costumes dans les placards. Alors lorsqu’on m’a dit qu’on allait reprendre Atys, je me suis demandée comment faire pour être à la hauteur de ce « mausolée » entre guillemets (rire). Ca a été une aventure, une expérience formidable.

Comment se passe une journée « normale » pour vous, à l’intérieur de l’Opéra, au niveau des costumes ?
Les journées ne se ressemblent pas, elles sont toutes différentes !
Une journée « normale », on va dire que c’est quand on n’est pas en exploitation (c’est-à-dire qu’on n’a pas de Première ou de jeu le soir) : on arrive le matin, on passe à l’atelier, on voit si l’atelier a tout ce qu’il faut pour fonctionner, on a des rendez-vous avec des créateurs, on prépare les projets suivants,… en ce moment on prépare l’exposition de Moulins au CNCS. On n’est pas mal dans des préparations pour que tout se passe bien, pour que tout le monde soit heureux (sourire) et ait tout ce qu’il lui faut pour travailler.
Et puis une journée « pas normale » (quand il y a des spectacles) : on ajoute à cette journée « normale » les exploitations du soir, le fait d’être là, de faire en sorte que le spectacle qui va être joué le soir soit réussi et se passe bien, donc que les costumes soit près, qu’il n’y ait pas d’accident.

Pour nous qui ne connaissons pas forcément cet univers, pouvez-vous nous dire comment se passe la création d’un costume, depuis le projet d’opéra jusqu’à ce qu’il arrive sur scène ?
Dans l’idéal, on aime avoir les maquettes, c’est-à-dire les dessins des costumes (ça peut être des dessins, mais aussi des photos, des assemblages d’images, des gravures, des photos de mode,…). C’est notre trame de travail, on a besoin de ça à peu près en même temps que les maquettes des décors, lorsque le metteur en scène nous présente son projet un an avant la Première, ce qui nous laisse le temps de préparer, de rencontrer le créateur, de voir avec lui dans quel axe on s’oriente, de lui proposer les matières qui correspondent, les personnes d’ateliers qui vont faire l’atelier en fonction de l’époque (si c’est du contemporain, s’il y a beaucoup ou peu de costumes, etc…). Il y a ici plusieurs choses qui rentrent en ligne de compte. On travaille donc environ cinq mois avant le début du spectacle avec le créateur pour bien préparer, faire le choix des tissus, des matières, pour que lorsque l’atelier commence (entre deux et trois mois avant la Première), ils aient tous les tissus choisis, les distributions finalisées et absolument tout de prêt. Il s’agit donc de la première étape qu’on fait avec le créateur.
Après, on lâche prise, on donne ça à l’atelier, et le chef d’atelier va interpréter sur mannequin, en faisant des toiles, ou alors en faisant une coupe à plat, les modèles. Après validation du créateur, on coupe dans le tissu et on essaye aux artistes. Une fois que les costumes sont essayés, nous les finissons. La deuxième étape vraiment très importante pour nous, c’est ce qu’on appelle la basse continue quand on est dans le baroque, ou alors la générale piano : c’est la première fois où on présente, où on a un filage continu en costume, maquillage, perruque, sans l’orchestre. C’est en général une semaine avant le Première, et c’est la première fois où on voit tous les costumes sur scène, donc cette journée-là est très tendue.

Un costume représente combien d’heures de travail, et combien de mètres de tissu ?
En temps de travail, c’est très variable… Il faut compter une centaine d’heures par costume, quand il est élaboré, mais pas trop (car ça peut doubler sans problème), et en tissu on est entre 5 et 10 mètres.

Trier les costumes à mettre en vente a donc dû être un véritable casse-tête ? Comment le choix s’est-il fait ?
On s’y est mis à plusieurs. Il y a une partie très cartésienne : on sait que ça, on peut le réutiliser, c’est des basiques : on garde. D’autres choses ont été gardées parce que c’était un coup de cœur d’une personne ou d’une autre par rapport à des affinités, mais il y a un moment où c’est effectivement assez aléatoire.

Êtes-vous surprise de la réussite et de l’ampleur de cette vente ?
Non, moi ça ne m’étonne pas parce que je vois le plaisir qu’a le public depuis quelques années à refréquenter la salle de l’Opéra Comique, je sais le public qu’il y a à chaque vente de costumes (quand l’Opéra de Paris fait des ventes, par exemple) : il y a toujours énormément de monde, le public est très en demande de voir ça. De toute façon, le public est très en demande de découvrir ce qu’est un costume, de voir l’envers du décor,…

En parlant de cet attrait, il y a actuellement une exposition sur les costumes de l’Opéra de Lyon au musée des tissus de la ville. Avez-vous l’impression que, depuis quelque temps, le costume est remis sur le devant de la scène et qu’on l’expose un peu plus au public ?
Le costume d’opéra, oui, je trouve. Nous faisons aussi une exposition de costumes à Moulins à partir de février, donc oui, je trouve que le costume est plutôt valorisé en ce moment.

Avez-vous une idée de la raison de cet attrait, pourquoi ça revient actuellement ?
Je ne sais pas du tout… S’attacher aux belles choses… Je ne saurais pas dire pourquoi… Essayer de valoriser un peu notre patrimoine en France… L’artisanat français aussi, car c’est un artisanat.

Il y a un réel savoir-faire français dans le costume d’opéra ?
Oui, complètement. Dans le costume, il y a un vrai savoir-faire. Aujourd’hui, on perd beaucoup au niveau de l’artisanat, on perd beaucoup au niveau du savoir-faire français, du travail de petites mains ; ce genre de choses, on en manque vraiment en France, et même la haute-couture en est à chercher le savoir-faire des costumiers pour faire ses vêtements.

Enfin, comment vivez-vous ce Tricentenaire de l’Opéra Comique ?
Je pense que ça va être quelque chose d’assez génial, on prépare le concert d’ouverture, on prépare les expositions, on va aussi avoir des évènements en interne, on a une programmation qui est quand même absolument magnifique cette année (avec uniquement des grosses productions emblématiques de l’opéra comique).

Derrière cette vente, la jeune entreprise Rinato co-fondée par Julie Bertot, qui a vu le jour en mars 2014 suite à un constat très simple : les opéras ont besoin de faire de la place et de se débarrasser de leurs costumes. Ayant vu l’Opéra de Rouen jeter ses décors, Julie Bertot lui a proposé d’organiser la vente de ses costumes, avant d’appeler d’autres maisons qui lui ont confirmé leurs intérêts pour ce genre de vente. Les évènements s’adaptent à la taille du demandeur, et il est possible de mettre en vente ses costumes sur le site internet de Rinato qui les conserve. Ce procédé permet non seulement de faire de la place, mais également de laisser le personnel de l’opéra libre et concentré sur les travaux en cours.
Cette vente à l’Opéra Comique arrive donc dans la lignée des ventes précédentes, de plus en plus importantes (Rouen, Limoge, Avignon), et sur les 2200 personnes pouvant être accueillies, 1700 avaient déjà réservées leurs places en amont…

Rencontre avec Julie Bertot, un point de vue extérieur à l’Opéra :

Commençons par le commencement : combien de temps l’organisation d’une telle vente prend-elle ?
En amont, il y a déjà fallu une dizaine de jours à quatre pour référencer la totalité des choses qu’on met en vente actuellement. Ça, on l’a fait cet été, et ensuite il y a plusieurs semaines, même plusieurs mois pour la communication et pour les inscriptions, puisqu’on a géré les réservations en amont des gens qui voulaient venir, leur règlement, etc… Il y avait donc un peu de SAV, et nous avons une base de données d’associations que l’on créé et à qui on envoie des mails, on fait du phoning, on contacte certaines branches de la presse que l’Opéra n’a pas forcément contacté, et puis on est aussi un petit peu sur les réseaux sociaux, on essaie de contacter des bloggeurs, et puis tout ce qui est collectifs d’associations car on sait que ça les intéresse, donc on les contacte et on leur demande de faire diffuser l’information.

Et ensuite, une fois que vous avez tout répertorié ? Entre les costumières qui voient le fruit d’un long travail et vous qui voyez un tissu à évaluer, les visions n’étaient pas la même. Comment ça s’est passé ?
Pour ce qui est du choix des prix, nous avons fait un premier balayage de la totalité avec des prix. Ensuite, sur certaines choses qu’on n’aurait pas repérées, ou quelque chose qui nous aurait échappé – parce qu’avec 3000 costumes, il y a des choses qui nous échappent, surtout à la fin de la journée (sourire) –, eh bien les costumières repassent derrière pour regarder là où on aurait fait une erreur, là où on a surestimé ou sous-estimé une pièce, et elles vont adapter le prix. Ce n’est pas sur toutes les pièces, seulement sur quelques-unes, par-ci, par-là, qu’on aurait mal jugées. Et puis il est vrai aussi que pour des amateurs de costumes, il y a certaines pièces qui ont en effet une certaine valeur, mais il ne faut pas sous-estimer non plus certaines pièces où il n’y a pas forcément un travail très important, mais où le tissue est très joli, de très bonne qualité et en bon état, et d’autres choses qu’on va pouvoir remettre dans la vie quotidienne. Ce sont des choses auxquelles les costumières ne vont pas forcément penser, et nous, on ne va pas forcément voir tout le travail qu’elles ont pu fournir car on n’est pas à la base du métier. L’intérêt est de travailler en bon accord les uns avec les autres, et ça se passe plutôt bien (sourire)

Une question maintenant par rapport au regard qu’on porte sur le costume d’opéra : il y a également une exposition à Lyon en ce moment sur le costume d’opéra, on voit passer des annonces de ventes de petites compagnies d’opéra ou d’opérettes, etc… Avez-vous l’impression d’un attrait pour le costume d’opéra qui serait en train de naître ?
On a perçu, nous, à un moment donné, un besoin des maisons d’opéra de faire de la place, tout comme les structures culturelles. Est-ce que c’est lié à un intérêt soudain pour la chose, ou bien parce que les maisons sont obligées d’un coup d’ouvrir leurs portes et leurs stocks et qu’on découvre alors ces pièces, et que c’est formidable, qu’on on est très content, j’avoue que je ne saurais pas faire la différence. L’idée c’est qu’on se trouve en effet à un moment où les subventions commencent à stagner pour les maisons d’opéra en général, et elles doivent donc trouver des parades pour ne plus stocker et stocker les choses. Dans tous les cas, s’il y a cet intérêt, c’est bien, parce qu’il va y avoir de plus en plus de costumes à vendre.

Pour conclure, êtes-vous satisfaite de la vente ?
Les gens sont très contents, ça part bien (les grands prix comme les petits prix), les gens sont aussi contents car ils font des petites affaires : vu le travail qui a été fait sur certaines pièces, le prix de l’achat neuf serait vraiment énorme. Il y a des gens qui repartent avec 20 ou 30 pièces, c’est impressionnant ! Mais ils sont tous souriants de passer en caisse (sourire)

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La Rédaction

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