Politique culturelle
[Interview] Emmanuel Niddam « L’addict est une personne promue par notre culture contemporaine »

[Interview] Emmanuel Niddam « L’addict est une personne promue par notre culture contemporaine »

05 octobre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Emmanuel Niddam, psychanalyste et psychologue clinicien, travaille au sein du CSAPA Le Corbillon à Saint-Denis. 

 Qui êtes vous ? Qu’est ce que le CSAPA ?

Au sein du CSAPA Le Corbillon de Saint-Denis j’exerce la fonction de psychologue. Un Centre de Soin d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie (CSAPA) est une institution créée, fondée et financée par l’état au travers du ministère de la santé, pour accomplir une mission de santé publique contre le développement de toutes les addictions, avec ou sans substance. Auparavant, de nombreux CSAPA étaient des CSST – Centre de Soins Spécifiques pour Toxicomanes. Les CSST ont par exemple étaient les premières institutions à pouvoir délivrer des traitements de substitution aux stupéfiants opiacés (héroïne principalement) comme la méthadone et le subutex(tm). La dénomination toxicomane est de moins en moins admises dans l’univers de la santé publique, et le terme addict, venu de l’anglais, tend à le remplacer. Dans ce mouvement, il s’agit de prendre en compte aussi les souffrances des addicts sans substance (Jeu Vidéo, Jeu de Hasard et d’Argent, Sexe, Travail etc.). Mais ce mouvement traduit aussi un certain recul des politiques publiques, qui n’assument plus le mot « toxicomanie » comme elles pouvaient le faire par le passé.

Comment les gens se droguent-ils ?

Comme ils aiment. C’est à dire que comme l’écrivait Markos Zafiropoulos : « Le toxicomane n’existe pas. » Etre toxicomane n’est pas un trait structurant d’un sujet. A la limite, ce même Zafiropoulos proposait le terme de « manie des toxiques », qui serait plus proche de la réalité clinique observée.

Plus prosaïquement, en ce qui concerne les substances psychoactives, l’effet recherché induit une forme de régularité dans l’usage. Le sommeil, une fête, un rendez-vous important, retourner au travail sont autant de moments clés dans une journée durant lesquels la personne en souffrance peut penser trouver une aide dans une substance. D’ailleurs, parmi ces substances, certaines sont classées comme des stupéfiants et d’autre non. Il est important de savoir que l’on peut tout à fait être addict à des médicaments prescris par des médecins parfaitement consciencieux.

La drogue peut être associée au glamour, à l’underground chic, êtes vous confronté à une pratique culturelle de la prise de substances ?

Si au début de la consommation, la prise peut paraître ludique, joyeuse ou excitante, les personnes qui souffrent réellement d’addiction finissent par ne plus percevoir leur addiction que sous l’angle du manque. La réalité des personnes dites toxicomanes est d’abord un quotidien fait de souffrances sociales, psychiques et physiologiques immenses. Lorsque le parfum sulfureux de la transgression s’éteint, et que l’éphémère effet de la substance s’évanouit, il ne reste qu’une froide souffrance chevillée à l’âme.

La drogue est une pratique culturelle. Il y a l’exemple des chaman qui associent mystique, culture et substance. On pense aussi aux mouvements psychédéliques qui associait une forme de libération à la consommation de substances. Mais, si l’on regarde les choses d’un peu plus loin, on se rend compte que peu de nos gestes échappent à des déterminants culturels. Ce que l’on mange, ce que l’on boit, ce que l’on regarde, comment l’on fait l’amour, comment l’on se nomme : toutes ces pratiques sont surdéterminées par une culture dans laquelle chaque sujet se trouve, héritier et passeur. Les addictions, avec ou sans substances n’ont aucune raison d’y échapper.

Pour aller plus loin, notons ces jours ci l’affichage d’une publicité intitulée « Dior Addict »  dans les rues de Paris. Ce n’est pas la première fois : Opium d’Yves Saint Laurent est encore un succès de parfumerie. L’addict est une personne promue par notre culture contemporaine. Etre addict est présenté comme une position d’hypermodernité. Mais, la réalité de la souffrance des personnes dites toxicomanes se trouve parfaitement à l’opposé de l’image proposée pour vendre du rouge à lèvre.

Bien plus que le toxicomane, qui souffre souvent de nombreuses exclusions sociales, c’est l’image de l’homme Addict, c’est à dire l’image de celui qui parviendrait à se passer des autres grâce à son addiction, que notre culture semble désirer. L’addict a trouvé sa substance : c’est peut être cela que l’on regarde. Il semble que nous idolâtrons l’image de celui qui, avec sa substance, n’a plus besoin de personne.

Cela veut il dire que l’on peut être drogué au besoin de voir ?

Les personnes qui font la triste expérience de perdre la vue peuvent en parler. Le voir c’est évidement l’outil majeur de la vie consciente. La vie est extrêmement plus compliquée pour celles et ceux qui ne voient pas.

Mais voir est un acte qui porte une pulsion, une envie dévorante à la recherche d’un objet à se mettre sous l’œil. Pensez aux files interminables de personnes qui patientent à l’entrée des musées. Que veulent ils ? Voir ! A bien y penser, une très grande partie des réjouissances et des loisirs de notre humanité consistent à voir. Voir l’autre,  c’est d’ailleurs souvent bien plus érotique que de le toucher. Hitchcock l’avait superbement montré.

Alors évidemment, on peut être addict au voir : voir de la pornographie sur Internet, des films de guerre, des images pieuses, un seul et même film sans cesse, voir une partie de corps de l’autre ou du sien, voir de la violence, du sang. Tout cela existe. Il s’agit dans ce cas de la recherche d’une forme de décharge d’affect dans le voir. Voir « le grand frisson ».

On retrouve également sous cet angle la question que pose Leos Carax dans le superbe Holymotors  : existe-t-il encore du regard pour le comédien vivant ? Existe-t-il encore un regard pour la nuance ? La finesse ? Le doute ? Un regard qui ne produit pas cet effet de décharge massive ou automatique, mais dans lequel la jouissance du voir est remise à plus tard, sans cesse, laissant émerger du désir ? Il faut l’espérer.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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