Politique culturelle
Hôtel Lambert : La série noire continue

Hôtel Lambert : La série noire continue

12 juillet 2013 | PAR Franck Jacquet

Le constat est sans appel : « certains dégâts sont irréversibles » selon les services du Ministère de la Culture. L’Hôtel Lambert, résidence édifiée par Louis Le Vau au milieu du XVIIe siècle et dont la décoration fut réalisée notamment par Le Brun et Le Sueur, a été partiellement ravagé par un incendie dans la nuit du 9 au 10 juillet 2013. Le monument national de l’Île Saint-Louis connaît donc un nouveau coup dur avec cet incendie a priori accidentel et après les polémiques sur le rachat qatari.

Les destructions
L’incendie aura duré l’ensemble de la nuit et n’a été maîtrisé qu’au matin. Les dégâts sont importants : la galerie d’Hercule, rare galerie peinte de l’époque dans la ville de Paris et composé par Le Brun a semble-t-il été épargnée. Mais le feu parti de la toiture a conduit à l’effondrement d’une partie de celle-ci, ravageant le Cabinet des Muses et des Bains de Le Sueur. Parquets, moulures, mobiliers d’époque sont atteints… La structure elle-même est fragilisée. C’est donc une catastrophe majeure pour le patrimoine français même si elle demeure moins grave que dans le cas de l’Hôtel de Ville de La Rochelle. Le monument fut classé dès 1862 et constitue l’un de ces pans du patrimoine parisien faisant débat depuis plusieurs années. Il est surtout par son agencement, son architecture et ses décors l’un des plus complets ensembles reflétant la vie publique et privée de la noblesse de robe de l’époque moderne, nouvelle couche sociale accédant aux commandes de l’Etat par le service administratif et parlementaire du Roi et non plus par les armes.

La fin d’un hôtel robin ?
Les destructions posent d’autant plus problème que l’ensemble architectural est aujourd’hui en effet au cœur de trois grandes polémiques. La première est celle du propriétaire : l’Hôtel appartenant depuis des décennies à la famille Rothschild a été racheté il y a un peu plus de trois ans par un prince de la famille Al Thani en pleine polémique sur la mise en place d’une « niche fiscale qatarie » par le législateur occasionnant des exemptions aux investissements immobiliers de l’émirat pétrolier en France. Ce transfert de nationalité d’un bien déjà privé a été mal ressenti par l’opinion parisienne. A cette seconde question s’ajoute un problème corollaire, celui des travaux. L’Hôtel nécessitait d’importants investissements de restauration. Le nouveau propriétaire a été plus que maladroit… La polémique du rachat à peine retombée, le programme annoncé des travaux a déchaîné les conservateurs et historiens. Il prévoyait pêle-mêle un parking souterrain pour les voitures, un changement des pierres de façade, une modification de la galerie néogothique de Jean-Baptiste Lassus datant du XIXe siècle ainsi que des aménagements intérieurs de confort. Un accord fut finalement trouvé sous l’égide de la Commission du Vieux Paris pour que les aménagements modifient au minimum le cadre originel du XVIIe siècle. Malgré cela, les travaux qui étaient quasiment achevés en début de semaine dépassaient ce que souhaitaient les détracteurs du projet. La dernière question était celle de l’accès au public. Le lieu, en réalité privé depuis des décennies, ne deviendrait pas visitable. Avec ce focus et ces destructions, ces polémiques ne manqueront donc pas de rebondir.

L’Hôtel moderne reste un symbole de l’histoire récente que les autorités auraient laissé échapper. En effet, le lieu fut au XIXe siècle un des centres de la production romantique sous l’égide du Prince Czartoryski, figure intellectuelle et de la communauté polonaise à Paris. On croisait alors Chopin, Delacroix, Sand… Le lieu continua de passer de mains en mains et accueillit notamment Michèle Morgan, le baron Alexis de Rédé dont les soirées costumées qu’il y donnait ont marqué la mémoire parisienne. C’est donc un pan de l’histoire du cœur de Paris qui est partiellement parti en fumée. Selon certains déjà, le prince propriétaire n’aurait pas suffisamment investi dans la sécurité du bâtiment. Le Ministère sentant le vent de la controverse a immédiatement annoncé qu’en parallèle de l’enquête, les travaux de restauration allaient reprendre.

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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