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Hassane Kassi Kouayaté, sur l’avenir des Francophonies : « Comment on peut faire une programmation artistique sur la création sans savoir où on va jouer l’année prochaine ? »

Hassane Kassi Kouayaté, sur l’avenir des Francophonies : « Comment on peut faire une programmation artistique sur la création sans savoir où on va jouer l’année prochaine ? »

27 septembre 2021 | PAR Julia Wahl

A l’occasion des Zébrures d’automne, nous avons interrogé son directeur Hassane Kassi Kouyaté sur son actualité, mais aussi sur son avenir, menacé par l’éviction possible du festival du lieu où il se déroule depuis quelques années.

Pouvez-vous pour commencer nous présenter rapidement l’édition 2021 des Zébrures d’automne, ses spécificités ?

Au point de vue artistique, il y a une fenêtre qui est ouverte sur une certaine création du Moyen-Orient et de l’Asie. Mais, la spécificité globale de cette édition, c’est qu’on va plus loin dans la création. C’est aussi l’ouverture du partenariat avec d’autres lieux de la région. La dernière spécificité, c’est qu’on fait ce festival encore dans des conditions pandémiques… Et ça fait beaucoup de choses ! [rires]

Avez-vous l’impression, grâce à ces partenariats avec d’autres lieux de la région, de toucher l’ensemble de la population de Limoges de la région ?

Ce serait présomptueux de dire qu’on touche l’ensemble de la région. Le but, en tout cas, c’est de faire une programmation qui puisse toucher le maximum de publics possibles, aussi bien les publics en situation de handicap que les publics éloignés physiquement, psychologiquement ou intellectuellement et financièrement. On a des propositions gratuites, des propositions diversifiées sur le territoire aussi bien sur le contenu que sur le lieu de représentation et sur le type de représentation artistique.

Vous avez un exemple ?

Oui : on a de la danse par exemple, des conférences-débat, des ateliers, du cinéma… On a des relations avec des publics, des actions d’écriture. On a aussi des rencontres professionnelles et on travaille avec l’Éducation nationale, avec l’université, avec des associations de quartier… On a une journée sur le handicap, une journée pour les étudiants. On essaie de diversifier les types d’actions et de partenariats pour pouvoir toucher le maximum de public diversifié.

Vous avez également parlé de la contrainte liée à la pandémie. De façon concrète, qu’est-ce que ça a modifié ?

Concrètement, pour un festival international comme le nôtre, le premier problème est de faire venir des artistes. Cette année, on a dû annuler une production importante [Folie] avec la compagnie Sous la peau, qui travaille avec des danseurs malgaches, mais qui n’a pas pu venir. Il y a aussi Yoshi Oida, qui avait une rencontre publique et a attrapé le COVID. Tout cela joue sur notre programmation. Et puis, aussi, du point de vue du public, il y a les questions de passe sanitaire, avec certains qui sont réfractaires, et cela joue aussi sur la fréquentation.

Pour en revenir à la question de la programmation, y a-t-il des spectacles que vous souhaitez mettre en lumière, qui vous paraissent vraiment importants ?

Tout est important pour moi. Le projet est un ensemble. Par contre, ce qui est important pour moi, ce sont les sujets abordés. Aujourd’hui, si vous regardez, il y a beaucoup de questions autour de la femme. Ça c’était un petit fil conducteur : aussi bien le spectacle d’Odile Sankara [Et que notre règne arrive, sur un texte de Léonora Miano], le spectacle de Matthieu Roy [Ce Silence entre nous, texte de Mihaela Michailov], de Clara Bauer [Une pierre de patience, texte de Atiq Rahimi et Ximo Solano], de Valentine Sergo [Chaos] ou Patrick Saucié [Les Yeux dans le dos ; voir ici notre critique]. Le fil rouge est derrière tout. Après, on veut aussi faire connaître certains artistes de la Francophonie que l’on ne connaît pas : il y a beaucoup de jeunes acteurs sur scène et ça on y tient. Je voudrais que ce soit un lieu de découverte, d’émergence et d’accompagnement.

J’aimerais qu’on parle également de l’avenir, puisqu’une partie importante du festival se situe dans une caserne dont, si j’ai bien compris, la mise à disposition pour la prochaine édition est mise en en question.

En fait, il ne faut pas que le problème de la caserne cache le vrai problème : qu’est-ce que la France veut de ce lieu ? Si ce n’est pas la caserne, on trouvera d’autres solutions. De façon pratique, l’État nous soutient parce que ses financements n’ont jamais été aussi réguliers. La région nous soutient, le département nous soutient, même la ville [qui détient la caserne et a manifesté son désir de la récupérer au détriment des Francophonies] nous soutient financièrement, mais si on appelle le plus grand cuisinier du monde, qu’on lui donne les meilleurs légumes et les meilleurs fruits, mais qu’on lui dit qu’il n’y a pas de cuisine pour cuisiner, ça sert à quoi ? Aujourd’hui, on est le seul lieu dédié à la création francophone en France et même en Europe. C’est un espace de rencontre professionnelle, de formation, de débat intellectuel, mais, s’il n’y a pas de lieu, alors comment on peut faire une programmation artistique sur la création sans savoir où on va jouer l’année prochaine ? On s’engage comment avec des artistes ? Il faut que les artistes le sachent au moins une année et demie avant pour pouvoir travailler. Alors, moi, je me pose la question : que veulent-ils véritablement des écritures francophones ?

Si je comprends bien, vous y voyez une forme de double discours ?

Je n’irais pas jusque-là. Peut-être y a-t-il une méconnaissance de ce qui se passe réellement et de comment ça se passe. Quand on écoute le discours du président : « Francophonie » ! La ministre de la culture : « Francophonie ! ». Même le ministre de la défense : « Francophonie ! » Tout le monde : « Francophonie ! », mais ça veut dire quoi, si l’on ne peut pas faire de création ?

Pour passer à quelque chose d’un peu plus joyeux, est-ce que vous pouvez présenter les prix que vous remettez ?

Généralement, c’est plus joyeux que le contraire, sinon je ne serais pas là. Ne serait-ce que cette rencontre d’artistes différents, qui viennent d’ailleurs et qui se retrouvent, se parlent, c’est déjà le bonheur. Surtout avec ces situations de confinement, pas seulement le confinement dû à la pandémie, mais le confinement de la création française, qui est confinée dans une sorte de consanguinité. Donc, quand on arrive, pendant 10 jours à en sortir, c’est de l’oxygène, donc c’est joyeux.

Pour en revenir aux prix, il y a le prix RFI, qui est décerné à des auteurs de pays francophones jusqu’à 45 ans. C’est un prix qui est décerné par RFI, par nous, par l’institut français et théâtre ouvert [attribué cet automne-ci à l’auteur haïtien Jean d’Amérique]. Il y a le prix SACD pour les écritures francophones [décerné à la québécoise Pascale Renaud-Hébert]. Après, il y a le prix Des mots à la scène : ça, c’est l’Institut français qui prime des projets. Nous, on accompagne au moins deux prix à la création. Après, il y a le prix Sony Labou Tansy, le prix des lycéens qui sera décerné le 28. Pour moi, c’est l’un des plus grands prix, parce qu’il est décerné par à peu près 1500 lycéens d’une trentaine de pays.

Y a-t-il un point important que nous n’avons pas abordé que vous souhaiteriez évoquer ?

Pour nous, la vraie question, aujourd’hui, concernant l’avenir du festival, c’est le lieu. Ce que les gens ne comprennent pas c’est que si tu prends un Québécois, un Suisse, un Belge, un Luxembourgeois, c’est ce que j’appelle les Francophonies du Nord, les Francophonie riches… Quelqu’un qui vient de Kisangani n’a pas les mêmes deniers pour exister et pour travailler. Si tu ne le fais pas venir ici pour qu’il puisse travailler, ce n’est pas possible pour lui. Si on veut vraiment faire de la découverte, de l’accompagnement, de l’émergence, on est obligés d’avoir ces espaces-là. C’est ça, le vrai problème. Consciemment ou inconsciemment, on est en train d’éliminer encore ces Francophones du Sud. Moi-même qui vous parle aujourd’hui, j’ai été découvert par ce festival. Je suis venu plus de 20 fois comme artiste. Wajdi Mouawad, Dieudonné Niangouna, Hakim Bah sont passés par là. La France a oublié ça. Si on ne travaille pas pour les autres, on va rester consanguins. On passe notre temps à voyager, on va dans des endroits où il y a la pandémie, des tremblements de terre, des guerres, pour voir, écouter et puis essayer de travailler un an, deux ans ou trois ans pour une création. C’est ça, notre métier. Moi et mes collègues, c’est à peu près 15 à 20 pays par an. Les gens ne mesurent pas ce qu’est ce lieu. Ils voient des spectacles, on se dit que ça marche, mais à quel prix ? C’est pour ça que j’insiste sur le fait que, aujourd’hui, c’est plus important qu’on entende ça que « le spectacle était beau ». Parce que, au-delà du spectacle, il faut que ça vive.

Photo : Christophe Pean

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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