Danse
Frédéric Seguette : « tout prouve que l’art est essentiel”

Frédéric Seguette : « tout prouve que l’art est essentiel”

29 janvier 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Frédéric Seguette est le directeur du Dancing, le Centre Chorégraphique National Dijon Bourgogne. Nous l’avons rencontré le 16 décembre dernier pour parler de son lieu confiné et de l’espoir de voir exister la prochaine édition du Festival Art Danse, qui devrait se tenir du 13 mars au 11 avril 2021.

Racontez-moi ce que le Dancing a mis en place pendant les confinements et les couvre-feu ?

 

Le premier confinement nous a plongé dans la sidération. Le deuxième, dans l’abattement. Le premier est tombé le lendemain de l’ouverture du festival Art Danse. Jusqu’à mon arrivée à la direction du CDCN en janvier 2019, le festival Art Danse se déroulait fin janvier/début février. En 2020, nous l’avons proposé au printemps, pour pouvoir sortir des théâtres. La nouvelle identité du Dancing CDCN, ce sont des projets hors-les-murs ou dans des lieux non-dédiés, qui n’ont pas l’étiquette « lieu de diffusion et de représentation ». Ce que j’appelle de la « danse située ». Le festival devait ouvrir le 14 mars. Nous nous réjouissions de cette perspective. Cela aurait dû être une fête. Nous avons dû tout arrêter le 15. La programmation s’étalait sur un mois. Toute cette énergie déployée pour mettre en place cette nouvelle manifestation, et puis tout à coup cette annonce qui nous a bien sûr assommés.

Et comment avez-vous « rebondi », puisqu’il est question de danse ?

Nous avons choisi d’être à l’écoute des artistes. Nous avons cherché à reporter, dès que cela était possible. Un premier report a été organisé fin juin-début juillet 2020, que nous avons dû annuler à nouveau quand le gouvernement a annoncé qu’il n’y aurait pas de reprise avant l’été. Grâce au soutien constant de nos tutelles et la coopération de nos partenaires culturels métropolitains, nous avons réussi à reporter une grande partie de la programmation à l’automne 2020. Mais cela a été un vrai casse-tête car le Dancing n’a toujours pas de lieu de diffusion qui lui soit propre. À mon arrivée le CDCN n’avait pas de studio de danse, ni d’équipements pour mettre en place ses missions, ce qui était un vrai problème.

Il y avait bien le projet d’une mise à disposition par la ville de Dijon d’un petit théâtre de quartier dans l’annexe de la Mairie aux Grésilles, mais il ne correspondait pas aux besoins d’un CDCN. Nous avons sollicité une étude de faisabilité menée par la société Café Programmation à l’automne 2019 qui a mis en avant différents scénarios de développements et d’extensions de ce bâtiment. Encore une fois la Covid est passée par là, ainsi que le report des élections municipales. Ce projet de transformation a été reporté. Nous avons initié un nouveau rendez-vous avec nos partenaires institutionnels pour nous remettre prochainement autour de la table. Parmi les propositions qui ont été faites, l’une d’elle a semblé faire consensus. C’est un projet ambitieux, pour le CDCN et pour le quartier, qui préserve les activités existantes dans le bâtiment, à savoir une vie associative et de quartier, en plus des services sociaux et administratifs. Ce lien avec la cité est pour nous important pour inscrire harmonieusement la présence du CDCN sur son territoire. En attendant qu’une décision soit prise, nous avons transformé le théâtre de quartier en un studio de danse provisoire début septembre, dans lequel nous pouvons accueillir des résidences d’artistes. Encore une fois c’est limité car le gradin ne propose que 60 places et nous ne pouvons accueillir que des petites formes.

Nous avons dû également annuler une grande partie des actions que le Dancing développe en direction des publics tout au long de l’année : ateliers, pratiques amateurs, éducation artistique et culturelle. Les artistes avec lesquels nous travaillons nous ont proposé des modalités de rencontres originales comme des ateliers en visio-conférence ou en audio-guide. De belles aventures ont été initiées comme le Bal des confiné·e·s, un atelier en visio de 36 heures non-stop mené par notre artiste compagnon Yaïr Barelli.

Tout cela c’est aussi du travail supplémentaire pour l’équipe du Dancing qui doit détricoter en permanence ce que nous avions construit. Sans avoir de vision sur le moyen terme. Nous avons su faire preuve de résilience et d’innovation.

Racontez-moi les difficultés ubuesques de penser un festival durant les confinements ?

Ce n’est pas un mais deux festivals auxquels il nous a fallu penser ! Le Dancing organise un deuxième festival, Entre cour et jardins, à l’automne. Ce festival existe depuis 20 ans. Il nous a été transmis en 2019 par son créateur, Frédéric Bonnemaison. Il se déroulait jusqu’à présent en Bourgogne, essentiellement sur le territoire de la métropole dijonnaise. Nous avons souhaité le rendre itinérant tous les deux ans en grande région, car les missions des CDCN s’inscrivent sur un territoire régional. Pour notre premier rendez-vous hors métropole dijonnaise, nous avions choisi le Jura. Il a fallu le mettre en place avant et pendant le confinement. Il n’a pas été facile de prendre des contacts sur place, d’y faire des repérages avec les artistes, et de nombreuses résidences ont dû être reportées. Un vrai casse-tête là encore que nous avons essayé de résoudre pendant l’été. C’était court, mais nous y sommes parvenus.

Le festival Art Danse quant à lui s’appuie exclusivement sur le partenariat de lieux métropolitains et de scènes métropolitaines. Nous avons réussi à reporter une bonne partie du festival à l’automne 2020 grâce aux partenaires qui ont pu mettre à disposition leurs espaces, en particulier L’atheneum, mais aussi l’Écrin, Le Consortium et la Minoterie. Un vrai challenge avec les agendas des artistes qui n’arrêtaient pas de changer et ceux des théâtres qui étaient déjà bien remplis. Puis le deuxième confinement est arrivé, avec d’abord le couvre-feu. Les mesures gouvernementales étaient contraignantes, mais nous les avons respectées. Réduire de moitié les jauges des salles qui ne sont pas très grandes au départ, ça fait mal, mais nous l’avons fait. Puis les derniers spectacles ont dû être annulés. Maintenant, prolonger la fermeture, c’est prendre le risque de perdre le public.

Quelle est votre position sur les directives gouvernementales au sujet de la culture ?

J’ai bien conscience que nous avons tous une responsabilité dans la crise sanitaire qui nous atteint. La réponse ne peut être que collective et concertée. Mais il est aussi question d’équité et de considération. Rien ne prouve scientifiquement qu’il y a plus de risques à attraper le virus dans un théâtre que dans un centre commercial. Et tout prouve que l’art est essentiel. Ce qui nous fragilise le plus c’est le flou dans lequel nous sommes au sujet du calendrier envisagé pour une reprise de nos activités. Contrairement à d’autres, la création artistique ne peut se faire du jour au lendemain. Les actions que nous menons auprès des publics scolaires en particulier, nécessitent une anticipation. Nous n’arrivons pas du jour au lendemain dans une école avec un projet pédagogique. Même chose pour la diffusion. Les artistes n’attendent pas dans le couloir de nos établissements pour monter sur scène au pied levé ! Même les danseurs ! Le temps long est notre rythme de travail, ainsi que celui des créateurs. Ce ne sont pas des chaines de production qu’on peut arrêter et reprendre en appuyant sur un bouton.

Au départ, cette interview devait porter sur la prochaine édition du festival Art Danse. Qu’est devenu le festival aujourd’hui ?

La prochaine édition doit avoir lieu du 13 mars au 11 avril. La programmation est conçue une année en amont car il s’agit de construire une programmation cohérente d’une vingtaine de spectacles, dont plusieurs créations nationales, en étroite collaboration avec les salles métropolitaines partenaires. Avec toutes les actions que nous développons en périphérie, cela s’anticipe. Nous nous projetions sur une reprise de notre activité avant la fin de l’année 2020. À l’heure actuelle nous ne savons toujours pas ce qui se passera réellement. Notre programme est en attente d’impression…

Bien évidemment nous avons réfléchi à plusieurs alternatives. Mais nous espérons malgré tout que le pire n’aura pas lieu. Le plan B ne sera probablement pas un report du festival comme l’an dernier. Nous envisageons plutôt le report de la programmation étalé sur la saison prochaine. Ce sera quelque chose de totalement nouveau pour le CDCN que j’ai envie de tenter. Une manière de rebondir en expérimentant un nouveau format. Et de passer au travers des gouttes peut-être.

Pouvez-vous me parler du fond ? Y a-t-il un thème à cette édition et quels sont les artistes programmés ? Normalement, vous défendez une danse contemporaine qui assume ses mixes avec la performance, ce sera le cas ?

Oui. Cette 33ème édition affirme l’intérêt du Dancing CDCN pour l’émergence, la prise de risque, l’inaccoutumé, et rend compte de l’incroyable vitalité de la création chorégraphique contemporaine. Elle croise les langages chorégraphiques, les esthétiques, les générations et les parcours d’artistes. 21 en tout ! Pas de thème particulier, non, mais plutôt des axes forts, comme le rapport à la musique, la question du genre et des identités, les parcours de vie et les micro-histoires, les paysages poétiques ou fictionnels… Et puis comme l’an dernier nous mettons en avant une figure féminine de la modernité en danse. Après Isadora Duncan, nous nous intéressons cette année à une autre artiste américaine : Ruth Saint Denis et son rapport aux danses exotiques et genrées.

Nous ouvrirons le festival avec A catalogue of steps.. in one room, la nouvelle création de notre artiste associée DD Dorvillier. Suivront Zaman, la toute nouvelle création de Yaïr Barelli, notre artiste compagnon ; les Vagues, de Noé Soulier ; Moving alternatives de Anne Collod ; Dans le Mille de Kevin Jean ; Almasty de Myriam Gourfink et Kasper T . Toeplitz ; De Françoise à Alice de Mickaël Phelippeau, Akzak, l’impatience d’une jeunesse réliée de Héla Fatoumi et Éric Lamoureux. Nous accueillerons également la Machine de Valeria Giuga, une machine à danser qui sera présente pendant tout le festival. À la fin nous rassemblerons tous les joueurs pour une performance collective dans l’espace public. Nous pourrons découvrir des artistes moins identifié·e·s sur le territoire régional comme Alexander Vantournhout, La Tierce, Lénio kaklea, Cassiel Gaube, Filipe Lourenço… Sur les 21 équipes artistiques qui seront accueillies, 8 sont régionales. Nous soutenons beaucoup d’artistes intéressants et nous avons hâte de les faire connaître. Tout cela ne serait pas possible sans le soutien de nos partenaires institutionnels, et celui de nos nombreux partenaires métropolitains. Je ne vais pas tous les citer car presque toutes les salles métropolitaines sont partenaires du festival, dont certaines en coréalisation. C’est une belle aventure que je partage avec eux. Et puis évidemment avec la super équipe du Dancing !

Comment cela est-il relié à toute l’année ?

La relation entre les artistes, les œuvres et les publics est au cœur des missions des CDCN. C’est leur ADN! Nous accueillons des artistes en résidences de création. Nous en soutenons d’autres en coproduction. Nous les retrouvons tous dans la programmation du festival. C’est important pour nous de rendre visible ce compagnonnage. Nous identifions des artistes sur le territoire régional et national, également à l’international, avec lesquels nous tissons des liens tout au long de l’année autour d’actions de sensibilisations auprès des publics, de pratiques amateurs et d’actions d’éducation artistique et culturelle avec des établissements scolaires et des centres sociaux. Certains artistes sont déjà venus sur le festival Entre cour et jardins. Il est important pour nous que les publics puissent suivre un artiste sur différents formats, différentes créations. Cette relation est essentielle pour se familiariser avec une démarche artistique, un langage chorégraphique. La notion de parcours est primordiale.

Je vous connais avant tout comme danseur. Aujourd’hui, que dansez-vous ? Quels sont les gestes qui vous portent ?

J’ai eu la chance de travailler avec le chorégraphe Jérôme Bel et de prendre part activement à plusieurs de ses créations. La dernière à laquelle j’ai participé, Gala, a été un vrai moment de joie et de liberté, contrairement aux premières qui étaient beaucoup plus sous contrôle. Maintenant, si l’occasion se présente, et si mon agenda me le permet, j’aurai plaisir à retrouver l’équipe du spectacle Jérôme Bel qui est toujours en tournée. Assez exceptionnellement tout de même. La dernière fois que nous l’avons donné, c’était en mars 2019, à Oslo. Il y avait aussi une invitation pour reprendre Shirtologie à Rome, mais la date a été reportée en juin 2021. Je suis très heureux de garder ce lien avec la scène d’une certaine manière. Je n’ai plus ni le temps de m’y consacrer, ni la possibilité de le faire. Et c’est très bien comme ça. Mais, de temps en temps, je peux me glisser dans cette peau-là, avec Jérôme Bel. Ses spectacles n’ont pas pris une ride, contrairement à moi !

Visuel © Roxanne Gauthier Photographe.

 
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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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