Politique culturelle
Election présidentielle de 2012 : les programmes culturels à la loupe

Election présidentielle de 2012 : les programmes culturels à la loupe

21 avril 2012 | PAR Clement Fraioli

A la veille du premier tour de l’élection présidentielle, il nous semblait intéressant de nous pencher sur un point, qui reste le « parent pauvre » de cette campagne, la culture. Il est clair qu’en temps de crise, le débat public se porte plus volontiers sur l’économie et le social. Cependant, on aurait tort de laisser la culture de côté, elle qui représente un merveilleux vecteur d’ascension, intellectuelle et sociale, et dont le traitement par les différents candidats est très révélateur de leur idéologie, et de l’idée qu’ils se font de l’Etat et des citoyens.

Quelle place accorder à la culture en période de crise? Comment amener la culture au plus grand nombre? Comment réguler un outil aussi vaste qu’Internet? Pour répondre à ces questions, et d’autres, nous vous proposons donc un aperçu des projets culturels pour 2012.



UMP

Le 26 septembre 2011, Jean-François Copé, secrétaire général de l’UMP, et Roselyne Bachelot, ministre des Solidarités et de la Cohésion sociale ont présenté le projet culturel de l’UMP pour 2012, au cours d’un discours intitulé « la culture au  cœur de la cohésion nationale ». Ce programme se compose de 52 propositions, elles-mêmes organisées en quatre grands thèmes que sont la cohésion de la société (« pas de cohésion s’il n’y a pas l’élément culturel pour rassembler celles et ceux qui ont la volonté de vivre ensemble », selon Copé), l’éducation de la jeunesse, l’image de la France dans le monde, et le lien entre la culture et la dimension économique du pays. Cette mise en avant de la culture par le parti majoritaire était également un moyen de redorer l’image que Nicolas Sarkozy avait donnée lors de son mandat. En effet, le président sortant avait réussi à s’attirer les foudres du milieu culturel en avouant son désintérêt pour certaines grandes oeuvres littéraires, comme La Princesse de Clèves, ou en étant le premier président depuis 1958 a ne pas entreprendre et terminer un grand projet culturel (de Gaulle avait fait les Maisons de la Culture, Pompidou le centre qui porte son nom, Giscard d’Estaing le Musée d’Orsay, Chirac le Musée du Quai Branly).

 

La démocratisation culturelle en première ligne

Pour l’UMP, il est primordial de faire venir de nouveaux publics à la culture, ainsi, elle présente dans un premier temps les moyens mis en oeuvre pour rendre effective cette démocratisation. Tout d’abord, le parti majoritaire insiste sur la nécessité d’amener la culture à l’école, ce qui, selon elle, participe à l’ouverture d’esprit des enfants, mais également à détecter les « talents de demain ». Le rapprochement de la culture de tous les français passe aussi, pour l’UMP, par l’ouverture d’antennes provinciales des grands musées nationaux: comme le Louvre et le Centre Pompidou, Orsay pourrait, lui aussi, ouvrir une antenne en province ou « participer à un axe impressionniste Paris-Le Havre ». Enfin, cette « culture pour tous » sera rendue possible par le développement de nouvelles sources de financement telles que la favorisation du mécénat pour les PME, la création d’un centre national de la musique (voir notre article), et une réflexion sur les partenariats européens.

La mesure principale de ce projet reste cependant la création, en banlieue, d’un « Musée du XXIe siècle ». Cette initiative s’inscrit dans le Grand Paris, et consiste en l’ouverture d’une annexe du Centre Pompidou, dédiée à l’art contemporain; prenant exemple sur le Musée d’Art moderne (Moma) de New-York qui a récemment ouvert une annexe, le Moma PS1, dans le Queens, ce qui a, selon l’UMP, « largement permis de redynamiser le quartier » et « de relier deux territoires assez hermétiques l’un à l’autre ».

Du côté de la valorisation et de la préservation du patrimoine, Jean-François Copé propose d’allouer chaque année 5% des sommes résultant des cessions d’actifs immobiliers de l’Etat et une fraction du produit annuel de la Loterie nationale pour la restauration du patrimoine national.

 

 

PS

En mars dernier, François Hollande se rendait au Salon du Livre, ce qui ne fut pas le cas de Nicolas Sarkozy, et martelait que « la culture avait été abandonnée depuis cinq ans », sous entendant qu’il allait la reprendre en main. Ainsi, le candidat socialiste affirme vouloir placer « la culture au coeur de l’engagement présidentiel ». Malgré cette volonté, François Hollande souligne le fait qu’il sera difficile d’augmenter le budget du ministère de la Culture en cette période de restrictions budgétaires.

 

Pour une culture plus accessible

Le candidat du Parti Socialiste soutient en effet la mise en place d’un consensus, pour un partenariat plus poussé entre l’Etat et les collectivités territoriales. Ces dernières, pour l’opposition, ont un rôle central à jouer dans le développement de formations culturelles, ainsi que dans la création de lieux artistiques plus proches de la population.

Concernant l’accès à la culture, l’actuel favori des sondages veut développer l’éducation artistique et culturelle dès le plus jeune âge, en redonnant de l’importance à l’éducation artistique à l’école, ainsi qu’à l’université. Le programme socialiste prévoit également de rapprocher certaines tranches de la population éloignées des lieux culturels, avec la généralisation d’un « pass culture » pour les jeunes.

 

Le numérique: une position floue

 Opposé à Hadopi (comme tous les candidats à l’exception de Sarkozy), François Hollande ne propose pas vraiment de véritables solutions à la lutte contre le téléchargement illégal. Après avoir quelque peu hésité sur la position a adopter, il semble s’être rangé du côté d’Aurélie Filipetti, sa conseillère pour la culture, qui défend la création d’un grand portail de partage, payant et légal. Pas sûr que les accrocs du téléchargement gratuit fasse le choix de passer au téléchargement payant, même à moindre coût…

 

La protection du patrimoine et de la liberté de la presse

Au-delà de la sauvegarde des monuments historiques, le PS estime que la valorisation du patrimoine industriel français est un symbole fort, alors que la gauche fait de la relance industrielle la base de sa politique économique.

Pour le candidat Hollande, il est également indispensable de garantir l’indépendance des médias. Cela passe par des mesures concrètes, comme la fin de la nomination des dirigeants des médias publiques par le pouvoir exécutif ou le vote d’une loi visant à protéger les sources de la presse, mais aussi par des mesures plus symboliques, réaffirmant les différentes missions des médias (défense de la diversité, de la création française et européenne, de valeurs de la citoyenneté…).

 

 

 

MODEM

Animé par la volonté d’être le « troisième homme » des présidentielles, et ainsi arbitrer les suffrages du second tour, le centriste François Bayrou a perdu du terrain tout au long de sa campagne, que cela soit au profit de Marine Le Pen ou de Jean-Luc Mélenchon. Pour autant, l’ancien ministre de l’Education, sous les gouvernements Balladur et Juppé, n’est pas résigné et continue d’occuper les terrains politique et médiatique afin de tirer son épingle du jeu, entre les deux grands partis que sont l’UMP et le PS. Ainsi, s’appuyant sur son expérience au ministère de l’Education, François Bayrou met en avant trois domaines qu’il considère comme essentiels dans ce qu’il appelle une « économie de la connaissance »; ces derniers sont donc, la culture, l’éducation et la recherche qu’il présente comme les clefs de l’innovation dans la société. Considérant la culture actuelle en état de crise, le Mouvement Démocrate articule son projet culturel autour de grandes idées forces.

 

Valorisation de l’exception culturelle

Dans un premier temps, le parti appelle à une « sanctuarisation » de l’exception culturelle au niveau européen et international. Cette action se traduit par le caractère prioritaire donné au développement de la communauté francophone au sein de la politique étrangère. L’autre axe de cette valorisation des spécificités culturelles françaises passe également, pour le MODEM, par une meilleure protection et exposition des monuments historiques.

 

Coordination des politiques culturelles

Le deuxième chantier du parti centriste est de coordonnner au mieux les politiques culturelles. Pour cela, il propose que les régions soient au premier plan de cette coordination, et qu’elles bénéficient d’un élargissement de leurs compétences, notamment dans la protection des bâtiments historiques. Le programme prévoit aussi une intervention des régions dans la création (spectacles vivants, arts plastiques, musique…) et l’élaboration d' »universités populaires » afin d’ouvrir des formations aux français pour la musique, l’histoire et les langues étrangères.

 

Une meilleure place pour les artistes et la culture dans la société

De plus, cet accompagnement de la création passe par une redéfinition du statut des artistes dans la société. En effet, face aux difficultés rencontrées par les intermittents et les professionnels des arts et de la culture, Bayrou veut promouvoir le soutien à la création et à la diversité culturelle.

Enfin, dans une optique, plutôt partagée par l’ensemble des candidats en tout cas dans leur programme, de culture pour tous, le MODEM désire favoriser une programmation télévisuelle de qualité, ainsi qu’une prise en compte de la révolution numérique en développant et multipliant les offres légales de téléchargement.

 

 

FRONT NATIONAL

Au vu des différents sondages, Marine Le Pen, fait office d’outsider très sérieux pour les prochaines élections. Dans un contexte de crise mondiale, la candidate du FN s’appuie sur ses thèmes de prédilection que sont, entre autres, la préférence nationale, et l’exaltation de l’exception culturelle française; c’est également sur ces idées que se base le programme culturel du parti à la flamme.

Redonner la parole au public

Le parti d’extrême droite veut en premier lieu « redonner la parole au public », en créant des associations du public, et en lui donnant une place dans les conseils administratifs des institutions culturelles. Il est également prévu de lier beaucoup plus les subventions aux recettes propres, les structures subventionnées devant prouver qu’elles touchent un public important. Il faut savoir, qu’en raison de cette politique, le conseil municipal de Toulon (FN) a supprimé les subventions à des associations culturelles et sociales (Aides, Secours Populaire…) tout en les conservant pour des associations comme « Jeunesse toulonnaise » qui défend une « jeunesse enracinée dans la culture toulonnaise ».

 

Favoriser l’accès de tous à la culture

Le FN a pour autre ambition de favoriser l’accès de tous à la culture, avec par exemple la mise en place d’un chèque-culture national donnant droit à des places gratuites ou à des tarifs réduits dans des musées et des salles de spectacles. En parallèle, le FN promet des actions pour baisser le prix des places en général. « La culture pour tous » défendue par le parti est malheureusement confrontée à une polémique; en effet, si le FN prône une culture pour tous il ne veut pas de toutes les cultures: à Orange, le maire FN Jacques Bompard a intentionnellement rayé des listes de la bibliothèque municipale des auteurs critiques envers l’idéologie frontiste (Didier Daeninckx, Jean Lacouture) et suspendu l’achat des suppléments littéraires de journaux comme Libération ou Le Monde, ce qui a provoqué l’indignation de nombreuses associations républicaines.

 

Mise en avant du patrimoine national et de la culture française

Pour ce qui est du patrimoine et de « l’exception culturelle » française, Marine Le Pen appelle à un plan d’urgence pour les monuments historiques et à un encouragement du mécénat. Cette dernière veut de plus appliquer son principe de préférence nationale à la culture; c’est à dire qu’elle désire des quotas de diffusions d’œuvres françaises, des aides spécifiques à l’industrie française etc. On peut cependant remarquer que le FN ne prend pas uniquement en compte les critères nationaux car à Toulon, encore une fois, le maire a refusé un hommage à Marek Alter lors d’un salon du livre local, arguant que l’auteur aurait « une vision du monde plus internationaliste, mondialiste qu’un attachement à une nation, une terre nationale ». Dans ce cas précis, les critères idéologiques prennent donc le pas sur les critères nationaux…

 

Indépendance des médias et liberté sur Internet

Dans le domaine de la communication, le FN s’inscrit en faux contre deux « écueils ». Premièrement, le parti à la flamme souhaite affirmer l’indépendance de la presse écrite et audiovisuelle, en combattant les grands groupes médias appartenant à des sociétés en relation avec l’Etat, et en réaffirmant la neutralité politique de l’audiovisuel public. Le deuxième fer de lance du FN en ce qui concerne la communication consiste en un accès Internet rapide pour tous, facilitant ainsi la liberté d’expression sur le net. Marine Le Pen veut donc développer l’Internet à très haut débit (fibre optique) qui, selon elle, s’installe avec une certaine anarchie créant un déséquilibre entre les centres-ville et les zones peu peuplées. Elle propose alors une coordination par l’Etat des initiatives privées, avec pour objectif d’amener Internet à haut débit à au moins 80% des français.

Le FN reprend donc ses grands thèmes de prédilection (préférence nationale, donner la parole au peuple, combattre le copinage entre les puissants…) et les applique au domaine de la culture. De plus, l’étude rapide des actions locales du FN concernant la culture montre une certaine déformation de son projet à des fins critiquables.

 

 

FRONT DE GAUCHE

Pour le parti de Jean-Luc Mélenchon, qui rassemble le Parti communiste, le Parti de Gauche, la Gauche Unitaire et la Fédération pour une alternative sociale et écologique, la culture doit donner « le sens de l’action publique ». Dans son programme partagé donc, le Front de Gauche met en avant son ambition de mettre l’art, la culture et l’information au cœur de son projet politique de « transformation sociale, d’émancipation humaine, de révolution citoyenne et de planification écologique ».

Pour le Front de Gauche, le projet culturel de la droite est marqué par une mise en danger du service public de la culture, et une remise en question des politiques culturelles mises en place depuis la Libération. En opposition donc, le parti construit son projet autour de plusieurs chantiers majeurs.

 

Refonder service public de l’art et de la culture

Cela commence par une refonte du ministère de la Culture et de la Communication, en donnant un nouvel essor aux politiques publiques d’aide à la création. Il est également prévu d’impliquer l’Etat de manière plus importante dans la création et dans son partage avec le plus grand nombre.

 

Définir une compétence partagée entre l’Etat et les collectivités territoriales

Consiste à donner plus de responsabilités aux collectivités territoriales, par le biais d’une décentralisation démocratique permettant de leur allouer de nouveaux moyens. Cette décentralisation est notamment rendue possible par un grand débat, permis par la mise en place de Conférences régionales permanentes pour l’art et la culture. Le Front de Gauche veut lui aussi développer l’éducation artistique à l’école, mais également dans l’espace de travail et dans les lieux éloignés de l’art (hôpitaux, prisons…).

 

Affranchir l’économie de la culture de la soumission de l’argent

Pour ce faire, l’émergence d’une économie sociale, solidaire et durable est prévue, en opposition aux grands majors du cinéma, de la musique et de l’édition. Cette nouvelle économie, selon l’extrême gauche, permettra de défendre l’édition, la production, la distribution et la diffusion indépendantes des œuvres artistiques.

 

Promouvoir un Internet libre, interactif et citoyen

Le projet prévoit la mise en place d’un service public d’accès aux réseaux, et des plateformes publiques de téléchargement tout en garantissant les droits et les rémunérations des créateurs et des auteurs. Très large, et peu argumentée, cette proposition laisse perplexe sur la manière dont le parti prétend l’appliquer.

 

Liberté, démocratie et culture pour l’information et les médias

Le parti de Mélenchon veut se servir des écoles et des universités pour permettre aux citoyens de se former à une lecture critique des médias. Il désire ensuite mettre fin à la domination politique et économique sur les médias en créant des dispositifs anti-concentration concernant les grands organes de presse, de télévision et sur Internet. Il est également fait état d’une reconstruction d’un service public de l’audiovisuel, de la production à la diffusion, associant les salariés et leurs représentants, les usagers et les élus à sa gestion générale.

L’autre mesure phare de cette réforme de l’information et des médias est une réorganisation générale du CSA. Cette dernière prévoit une modification de sa composition, un élargissement de ses compétences concernant l’appréciation qualitative des programmes, notamment ceux aidés par les pouvoirs publics. Un fonds de soutien à l’expression audiovisuelle sera créé afin de soutenir financièrement les radios et télévisions à but non lucratif, l’accent étant mis sur une triple vocation de la télévision: information, divertissement et culture.

 

Exception et diversité pour une mondialité culturelle

Dans le cadre d’un plan, européen et international, visant à relancer le « combat pour une mondialité culturelle », le Front de Gauche revient sur le respect des principes de l’exception culturelle, passant par une mise en place effective de la convention UNESCO de 2005 sur la diversité culturelle. Jean-Luc Mélenchon veut aussi modifier les Traités Européens pour que les financements publics de la culture ne soient plus des dérogations tolérées mais deviennent des axes fondamentaux de la construction européenne, et veut agir pour que l’Union Européenne se dote « authentique » politique culturelle.

Pour ce qui est du budget consacré à l’art et à la culture (Etat et collectivités territoriales confondus), le Front de Gauche se fixe comme ambition d’atteindre, en une législature, 1% du PIB, ce qui équivaudrait à une augmentation d’environ 1/3 des budgets publics actuels.

 

 

Au vu des différents programmes présidentiels, il apparaît que la culture reste généralement un point faible des projets électoraux. En effet, soit par des moyens dérisoires ou indéfinis, soit par des propositions larges sans véritable prise sur la situation concrète de l’art et de la culture, les politiques semblent ranger au second plan cet aspect de leur programme.

Face à ce désintérêt des politiques pour la question culturelle,  Olivier Py, directeur du théâtre de l’Odéon jusqu’à cette année et prochain directeur du festival d’Avignon, a été amené à pousser un coup de gueule dans le Nouvel Observateur, affirmant que la « droite » ou la « gauche » mettent « la culture au centre de la vie politique, car ce n’est pas un secteur de la vie, c’est le sens même de la vie ». A bon entendeur…

 

 

 

 

 

 

 

 

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