Politique culturelle
Disparition d’André Schiffrin : deuil pour ce grand homme dans le monde l’édition

Disparition d’André Schiffrin : deuil pour ce grand homme dans le monde l’édition

04 décembre 2013 | PAR Kim Beci

Nous sommes touchés d’apprendre la disparition d’André Schiffrin. L’un des hommes les plus influents de la littérature du dernier siècle est mort ce dimanche d’un cancer du pancréas, à 78 ans, à son domicile de Paris.

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Plus qu’un éditeur, c’était un homme qui s’était battu pour sa vision du monde, qui avait grandi entouré des plus grands et des plus marquants écrivains de ce siècle. Il avait eu l’énorme chance d’être le fils de Jacques Schiffrin, il avait pu se forger des principes en béton, imperméables aux tentations du consumérisme, du succès et du gain facile, prédéterminé.

Il voulait faire progresser un univers (celui du livre en papier) qui marchait tout droit vers la régression, a vécu exilé, en équilibre entre deux continents : l’un, ancien, un peut trop ancré dans ses traditions ; l’autre, nouveau, exigeant, un peu snob parfois. Schiffrin avait dû quitter, avec son père, le régime de Vichy pour se réfugier aux États-Unis.

Il s’est vu confronté à un monde qui vénérait (et vénère encore) l’abondance, ignorant la phrase de Gracian : « le bon, si bref, deux fois bon ». Schiffrin était de ceux qui cherchaient l’excellence et la détestaient. Il se rebellait contre l’unanimité des goûts.

Il était le digne successeur de son père, fondateur de La Pléiade et cofondateur de Panthéon Books, racheté par Random House. André y avait travaillé pendant 28 ans. Le racheteur, ne trouvant pas l’éditoriale assez rentable, avait décidé de changer sa politique et exigé aux éditeurs de miser sur des valeurs sûres, de faire du chiffre. Schiffrin, fidèle à ses idées, a démissionné pour manifester son désaccord.

Sans se décourager après cette déception, il a fondé, avec des anciens de Panthéon, The New Press, où il a enfin pu se consacrer aux « vrais livres ». Le scepticisme sur l’avenir du projet se manifestait partout parmi les gens du métier ; néanmoins, les idées d’André Schiffrin sont arrivées à bon port et sa nouvelle maison d’édition connaît le succès avec des auteurs comme Éric Hobsbawm, Noam Chomsky, Sartre, Bourdieu, Claude Simon, Marguerite Duras, Jean Echenoz, découverts aux États-Unis grâce à The New Press. Le Nouveau Monde s’ouvre aux auteurs français de qualité, étonnamment !

Sa vie, partagée entre l’Amérique et la France, l’inspire pour son Aller Retour, un essai autobiographique qui vient compléter ses autres essais sur l’édition. Ses ouvrages sont aujourd’hui indispensables pour comprendre l’évolution du marché du livre depuis le siècle dernier, ainsi que la tournure que celui-ci a prise ces dernières années.

Ce grand esprit s’est éteint après une lutte, la dernière, contre un cancer du pancréas qui l’a emporté, à 78 ans, ce dimanche 1er décembre. La ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, a transmis ses condoléances dans un communiqué, un bel hommage à Schiffrin de la part du gouvernement : « Le monde de l’édition perd un porte-flambeau et une figure profondément respectée de notre période contemporaine. La France perd un de ses plus fidèles et enthousiastes ambassadeurs culturels, qui naquit et mourut à Paris. »

Visuel : © Couverture de L’édition sans éditeurs d’ André Schiffrin, aux éditions La Fabrique.

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Kim Beci

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