Politique culturelle

Détroit, « Motor City » ruinée

Détroit, « Motor City » ruinée

20 juillet 2013 | PAR Franck Jacquet

En déclin depuis plus de cinquante ans, la capitale du Michigan, particulièrement touchée par la crise et la restructuration des grandes entreprises automobiles, s’est déclarée en faillite, lestée de 18,5 milliards de dettes. Une année zéro donc pour la municipalité et particulièrement pour la culture. Entre espoir de renouveau et constat sur un patrimoine particulièrement dégradé, Détroit pourrait devenir un triste laboratoire, celui d’une métropole désert culturel.

L’infini déclin
Détroit est pour les Européens l’exemple de la ville champignon américaine. Elle est pourtant depuis cinq décennies exemplaire par son déclin économique et démographique : accueillant encore plus de 1,6 million d’habitants à la fin des Trente Glorieuses, elle n’en compte même plus la moitié aujourd’hui. Autrefois « Motor City » et ayant inspiré dès les années 1920 les romans d’anticipation, elle a perdu progressivement mais sûrement la quasi-totalité de ses usines automobiles. La spirale de son déclin donne le tournis. La dernière crise en date, celle des subprimes, n’a fait qu’accélérer son agonie. Un quart du territoire urbain est désormais occupé par des ruines, des friches et… des zones remises en culture. Les services publics se sont raréfiés et la criminalité s’est d’autant accrue. On l’étudie désormais comme cas de ville en repli, au même titre qu’une ville médiévale, ainsi que pour ses mouvements sociaux alternatifs – troc, économie solidaire et sociale, agriculture urbaine… La faillite proclamée officiellement jeudi n’a donc étonné personne. Michael Chanan et George Steinmetz avaient d‘ailleurs livré dès le milieu des années 2000 un documentaire réaliste et prémonitoire, Ruin of a city.

Une faillite salvatrice ?
Le régime américain en matière de banqueroute ne signifie évidemment pas la fin de la municipalité mais la possibilité de mettre en œuvre des mesures exceptionnelles pour restaurer ses finances et ranimer ses fonctions vitales : vente d’actifs et biens appartenant à la communauté, non remboursement de dettes, révision de toutes les politiques publiques et donc de la masse salariale…. L’objectif est clair, éponger les presque 19 milliards de dettes et instiller l’idée d’un nouveau rêve américain pour ses habitants. La devise de la cité, indiquant que la ville toujours renaît paraît pourtant plus difficile que jamais à suivre. Qu’à cela ne tienne, le maire démocrate Dave Bing a annoncé une politique de rigueur et de renflouement par tous les moyens.

Vers un désert culturel
L’inconvénient pour les observateurs des politiques culturelles est qu’il a clairement annoncé que les économies porteraient sur la culture et sur les services sociaux. Les transports et la sécurité seront les secteurs les plus préservés et l’essentiel des ventes d’actifs allègera la charge de la dette. Les détails inquiètent encore plus, puisque le musée des beaux-arts de la ville, l’un des plus riches du pays en fonds du XIXe siècle européen et américain, risque de voir ses collections vendues : impressionnistes, Sargent, Rivera, Cézanne, pop art… Plusieurs bibliothèques fermeront leurs portes ; d’autres projets culturels seront abandonnés. On pourrait voir sous nos yeux se réaliser le cauchemar d’une ville ayant abandonné quasi totalement sa politique et ses infrastructures culturelles. Pourtant, ceci est déjà la réalité : par-delà ce qu’il reste de la Motown, Détroit est un quasi désert culturel ayant abandonné depuis trois décennies des bâtiments aujourd’hui en ruine – théâtres croulant, opéra défraîchi, musées fermés. On peut s’en rendre compte jusqu’au début du mois d’août à la galerie Polka qui accueille les photos d’une ville parfois apocalyptique, aux bâtiments fantômes, réalisées par Yves Marchand et Romain Meffre.

La faillite de Détroit, bien que programmée depuis des années, est un signe inquiétant pour les institutions et les politiques publiques culturelles américaines dépendant des collectivités locales. La fragmentation du tissu urbain de Détroit ne peut que renforcer ces inquiétudes, les centres et buildings art déco rénovés devant être sans nul doute épargnés par la crise. Jacques Donzelot analysait déjà dans la « ville à trois vitesses » les dangers pour les liens sociaux et culturels d’un ensemble urbain. Détroit risque bien aujourd’hui d’aller au-delà…

visuel :  Detroit Institute of Arts, peinture murale de Diego Rivera, L’industrie de Détroit, l’homme et la machine », 1932

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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