Politique culturelle
Denis Ramond : « La liberté d’expression évolue en fonction des contestations »

Denis Ramond : « La liberté d’expression évolue en fonction des contestations »

17 mars 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Denis Ramond est docteur en Sciences Politiques, il enseigne à Sciences Po Paris. Sa spécialité est la liberté d’expression et la tolérance dans l’histoire des idées. Aux éditions du CNRS, il vient de diriger, avec Cédric Passard, De quoi se moque-t-on ? 

Quand l’idée de liberté d’expression est-elle née ?

Disons que c’est une idée qui arrive notamment au 17ème siècle avec Les pamphlets de Milton. C’est-à-dire la liberté de publier ses opinions. Elle va trouver sa traduction juridique dans les constitutions des Etats américains, après la Révolution américaine, et dans la Déclaration des droits de l’homme. Ce qui est important de souligner, c’est qu’à cette époque-là, le terme « liberté d’expression » n’est jamais employé. Il y avait la liberté de la presse, donc d’impression, la liberté de communiquer ses idées et ses opinions ; que ce soit chez Spinoza ou même ensuite au 19ème siècle dans les textes de Mill ou dans la Déclaration des droits de l’homme par exemple. La liberté de communiquer ses idées et ses opinions est vraiment une liberté tournée vers le débat intellectuel et surtout politique. C’est une liberté qui, au départ, est destinée à protéger les parlements. Je n’ai pas vu d’occurrences avant le milieu du 20ème siècle sur la notion de liberté d’expression, si l’on entend que l’expression englobe non seulement des idées mais aussi une production artistique. Les médias font de plus en plus ce qu’on va appeler « des actions symboliques ». Ce qu’on observe avec cette transformation, c’est une extension du concept de liberté d’expression : il ne va pas seulement toucher les débats d’idées mais aussi un certain nombre de conduites, de symboles et aussi, évidemment, la liberté artistique.

Il se trouve que notre rédaction est face à la rue Bouvier dans le 11ème,  où se trouvent les collages contre les féminicides. Ces collages sont régulièrement enlevés. Quand les filles qui collent disent que c’est une atteinte à la liberté d’expression, la Mairie répond : « C’est interdit de coller là ». Quelle est la limite légale de la liberté d’expression ?

Il est compliqué de poser les limites. La liberté d’expression est fixée par la loi de 1881 pour protéger les personnes et l’ordre public. Cela pose donc l’interdiction de diffamation, l’interdiction d’injures, l’interdiction de négations de crimes contre l’humanité sachant que la loi de 1881 a été évidemment énormément augmentée depuis, notamment en 1990 avec la loi Gayssot. C’est une protection de l’ordre public et des personnes. Il est interdit d’inciter à la violence, à la haine. Voilà le cadre légal. Après ce qui rend les choses compliquées avec la liberté d’expression, c’est qu’on ne peut pas s’en tenir à une approche légale. La liberté d’expression évolue en fonction des contestations. C’est une liberté qui bouge énormément par définition. Un juriste, dans la tradition française, dira que la liberté d’expression « c’est ce qu’on a le droit de dire ». Si vous êtes militant ou philosophe, vous allez dire :  « Non, la liberté d’expression c’est aussi ce qu’on n’a pas le droit de dire ». A mes yeux, la liberté d’expression est une liberté très bizarre dans le droit. Si l’on prend le point de vue de la théorie plutôt que celui du politique, au fond la liberté d’expression c’est la seule liberté dont on attend qu’elle s’affranchisse de la loi d’une certaine manière. C’est une liberté dont le strict enfermement dans des barrières légales semble toujours insuffisant. Pour que la liberté d’expression existe, il a fallu que des personnes se soient mises hors la loi à un moment pour la défendre. Il s’agit d’une liberté qui n’a de sens que si on en use avec excès. C’est une liberté qui n’a de sens que si on en abuse, c’est un lieu commun de la liberté d’expression mais qui est vrai. C’est pour cela qu’il y a toujours des débats qui se posent sur ce périmètre puisqu’une réponse légale a quelque chose de tautologique. On comprend très bien que la liberté religieuse ou la liberté de droit de vote ne sont pas des choses dont on doit abuser. Mais la liberté d’expression est « para-légale » c’est-à-dire qu’elle est à la fois dans et hors la loi. C’est pour cela qu’il y a une sorte de zone grise qui est entre le légal et l’illégal, là où les choses se discutent. 

Est-ce que vous avez la sensation que la liberté d’expression, en tout cas son idée, est en péril aujourd’hui ?

Il me semble que la question est devenue centrale dans les débats parce qu’il y a une tendance, ces dernières années, à interpréter sous l’angle de la liberté d’expression ce qui auparavant ne l’aurait pas été. Par exemple, l’assassinat de Samuel Paty, on l’a interprété comme atteinte à la liberté d’expression.

D’ailleurs, après l’assassinat de Samuel Paty, Emmanuel Macron a déclaré de façon très solennelle « on ne va pas changer le droit sur la liberté d’expression ». C’était une défense de la liberté d’expression vraiment comme un droit fondamental.

Oui, absolument. De façon générale, vous allez avoir beaucoup de débats politiques ou de conflits politiques qui vont être interprétés comme des débats sur la liberté d’expression. Il y a très souvent des conflits, typiquement dans la « cancel culture », ce sont des conflits où chaque partie du débat va invoquer « sa » liberté d’expression comme étant menacée. A mon avis, cela correspond à quelque chose de rhétorique. Il est toujours avantageux, dans un débat politique, de présenter son adversaire comme un censeur. Quand vous observez des débats publics, beaucoup de gens vont s’estimer être censurés par d’autres. C’est aussi une manière de présenter l’autre non pas seulement comme un adversaire politique mais comme quelqu’un qui cherche absolument à vous soumettre. Il y a un attachement, je dirai juridique, éthique et politique à la liberté d’expression : il y a peu d’opposants à la liberté d’expression. Même les gens les plus intégristes, sauf très rares exceptions, n’y sont pas hostiles. Je pense que l’attachement politique, éthique et juridique est quand même assez partagé. En fait, cet attachement coexiste avec une situation dans laquelle il est devenu assez évident pour beaucoup de gens que les discours et les images ont le pouvoir de nous construire et de nous définir.

C’est-à-dire ?

C’est-à-dire que les images et les discours sont chargés d’un poids extrêmement fort de définition de la réalité. Il me semble qu’une des raisons pour laquelle il est difficile de parler de la liberté d’expression est liée à cette idée selon laquelle les images et les discours nous construisent.

C’est une idée qui est dangereuse pour la liberté d’expression. Je ne dis pas qu’elle est fausse, mais elle met en danger l’idée selon laquelle nous serions parfaitement libres de parler de tout puisque justement les conséquences de nos discours sont très profondes.

C’est notamment le cas dans la sphère des représentations, des images, que ce soit les stéréotypes sexistes, les stéréotypes raciaux dont on fait grand bruit à la fois aux Etats-Unis mais aussi dans les sociétés européennes.

Voici l’un des problèmes : le fait que la liberté d’expression soit confrontée à cette idée selon laquelle il y aurait une construction de la réalité par les images et les discours. Cette idée a gagné en tout cas dans la sphère universitaire et ensuite dans le militantisme.

La loi, par définition, est universelle. Elle ne fait pas de différence entre les races, la loi n’est pas censée faire de différence entre les sexes. Si vous partez de la loi, il n’y a pas de différences entre le racisme antiblanc et le racisme antinoir. Il y a le racisme.

Mais, les débats sur la liberté d’expression engagent des groupes qui ont une logique de revendication et de réparation qui sont très difficilement traitables par le droit et qui existent de façon polémiques.

Ce qui ne peut pas se résoudre par le droit se résout par la polémique, par les réseaux, par la société civile. C’est à cela que nous assistons.

Vous l’avez très bien dit plus tôt; le terme de liberté d’expression est collé sur des débats qui n’ont rien à voir avec la liberté d’expression. Il en va de même pour l’attentat de Charlie Hebdo, c’est un problème d’islamisme radical, ce n’est pas un problème de liberté d’expression.

Le problème en réalité est que l’on traite l’assassinat de Samuel Paty comme un problème de liberté d’expression. Oui. C’est décalé. Au même titre que j’avais du mal à voir la question de Samuel Paty comme un problème de laïcité. Pour moi c’est un problème de terrorisme qui engage bien plus que la France, bien plus que la laïcité, bien plus que la liberté d’expression.

Il y a un problème de sécurité internationale pas un problème de gestion de l’espace public.

Tout peut-il se lire à l’aune de la liberté d’expression ? Y compris pourquoi pas le secteur culturel ?

Ce qui est terrible dans toutes ces affaires, c’est de ne pas voir la culture et l’université comme des organes vitaux. Je suis enseignant dans le secondaire et nous avons eu la sensation assez pénible de servir de garderie. Il est regrettable de voir à quel point des solutions alternatives n’ont pas été pensées pour l’ouverture et la fermeture des lieux d’éducation et de culture.

 

Visuel :©CNRS

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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