Politique culturelle
[Avignon/ Interview] Damien Malinas : le festival d’Avignon ne se préoccupe pas du confort du spectacteur

[Avignon/ Interview] Damien Malinas : le festival d’Avignon ne se préoccupe pas du confort du spectacteur

12 juillet 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Damien Malinas est maître de conférence et sociologue des publics et des festivals à l’Université d’Avignon, il est responsable du master public de la culture qui travaille sur les notions d’événements. Nous l’avons rencontré pour parler d’un sujet trivial : pourquoi est-il si compliqué de faire pipi au Festival d’Avignon ?

Le cloître des Carmes comporte une toilette, la carrière Boulbon offre entre 4 et 8 WC de chantiers peu accueillants, il a fallu des années pour que La Cour d’Honneur ouvre les toilettes du Palais des Congrès. Est-ce que « faire pipi » au Festival d’Avignon est un luxe ?

J’aurais tendance à dire qu’en France, faire pipi est un luxe dans tous les lieux du patrimoine. Le festival d’Avignon s’est inventé dans des lieux qui étaient vides de toilettes. Lorsqu’on visite un musée, on entend les touristes étrangers dire « c’est très beau mais les français mettent peu de toilettes ». Le festival d’Avignon se déroulant dans des lieux patrimoniaux a largement reproduit ce dispositif là. Au départ, les toilettes de la Cour d’Honneur étaient celles du Palais des Papes publiques. Cela s’est amélioré, car la question à la Cour d’honneur devenait une gestion de la vessie. Lorsqu’on va au musée, on délimite le début et la fin de la visite. A Avignon, on n’est pas maître du temps, une pièce annoncée 3h peut durer 4h. Cela n’est pas comme au cinéma où l’on peut sortir dans la pénombre, au théâtre on a une activité en public où aller aux toilettes est quelque chose de désagréable, qui déplace l’attention sur l’entracte. Dans les années 2000, il y a  eu une prise de conscience qui a amené à l’ouverture des espaces dans le Centre des Congrès.

Quelles sont les caractéristiques soulevées par le festival ?

Être festivalier est une pratique culturelle qui nous amène à nous déplacer. Cela oblige à avoir des pratiques d’hygiène qui imposent de vivre en dehors de son appartement. Lors de mes entretiens, j’ai découvert des parurétiques, ce sont des gens qui ne peuvent pas aller aux toilettes en dehors de chez eux, car c’est un engagement du corps comme on l’étudie en anthropologie ou comme Jan Fabre le met en scène.

Dans un lieu comme la carrière Boulbon, pourquoi ne pas rajouter des toilettes de chantier supplémentaires ? Pourquoi en poser 4 et pas 20 ?

C’est cher selon les toilettes choisies : sèches, chimiques. La question c’est à quel point le confort du spectateur est considéré ? Il n’y a pas cette préoccupation-là à Avignon, même si cela s’améliore… il y a toujours du papier maintenant.  Le confort du spectateur progresse, mais  c’est une logique de la réaffectation des toilettes dans leur usage , il est dit : si cela est fait à l’année, cela ira pour le festival. A Boulbon, des WC de chantier cela correspond à ce lieu qui est une carrière de pierre, cela est logique, c’est la même esthétique. Quand on se retrouve dans une école primaire, les toilettes, comme les lieux, sont réaffectés et  cela n’est pas adapté.

La question de l’hygiène m’a amené à penser à l’alimentation, comme il est difficile d’aller aux toilettes, manger est aussi un luxe, les spectacles jouant aux heures des repas…

On ne mange pas au théâtre ! Dans des manuels pour les enfants,  j’ai pu étudier la différence entre le cinéma, où on peut manger… mais pas comme devant la télé !  Au théâtre, on entend « on n’est pas au cinéma, on ne mange pas ! ». Le cinéma c’est la pénombre. Quand il y a des concerts dans la cour d’honneur, le public se met à fumer et à boire de la bière. C’est donc l’acte même de théâtre qui impose cela.

On ne pisse pas, on ne mange pas, on a mal au dos, est-ce que faire le festival est un acte sado-maso ?

On parlait tout à l’heure du confort du spectateur, et au cinéma, il a été largement pensé, s’il n’est pas bien, il peut s’endormir. Côté théâtre, pour les 60 ans du festival d’Avignon, nous avions dialogué avec la personne qui a construit la cour d’honneur, et il y a eu très peu de réflexions sur la place du spectateur au sens le plus physique. Il y a une idée d’ascèse, être confort au théâtre, ce n’est pas l’idée qu’on en a.  Dans un livre que nous avons écrit, Portrait des festivaliers, aux Presses Universitaires de Grenoble, nous avons consigné une lettre qui nous a bouleversés. A chaque fois que nous faisions passer un questionnaire, les personnes pouvaient nous écrire. Elles se qualifiaient d’obèses et avaient l’habitude d’acheter trois places côte à côte. Le festival se déroule l’été, les corps se dénudent, la proximité peut déranger. A leur demande, l’administration a répondu d’en référer au service handicap. Pour eux, la limite acceptable a été dépassée. Lorsque la cour d’honneur a été montée, tout a été pensé sauf le confort.

photo (98)Il y a t-il une gloire à être maltraité ?

Il y a une culture de l’ascétisme qui relève de l’épreuve corporelle qui vient raisonner avec celle que vit le comédien. On prend plaisir à avoir froid, sommeil, à être mal assis, et on s’en glorifie. Je suis persuadé que le banc peut être une réponse. La cour d’honneur a progressé, la précédente possédait plus de places mais accéder en troisième galerie était difficile, des personnes âgées avaient du mal à monter. Les publics des premiers festivals logeaient au camping, tous les campings d’Avignon ont été créés pour le festival. On voit que la question du logement évolue, cela va de pair avec la fidélisation des publics, son vieillissement.

Comment se déroulent les autres festivals ?

A Cannes, il y avait un problème que l’on voit bien dans le film de Brian de Palma, Femme fatale, qui se passe en décor réel. La fille rentre dans les toilettes, qui sont magnifiques, il y a de la musique, James Bond vous accompagne…. il y a une domination masculine évidente ! Là où il y a des progrès à faire à Avignon, c’est sur l’accessibilité aux personnes handicapées. Lors d’un festival que nous organisions dans la cour de la fac de science, un jour, le gardien avait oublié d’ouvrir les toilettes handicapés. On a retrouvé un homme rampant, jusqu’aux toilettes « normales ». Cela a été une horrible sonnette d’alarme : soit il y a des toilettes accessibles, soit on ne joue pas. Pourquoi séparer les toilettes handicapés des autres ? Par le biais des toilettes se pose la question du vivre ensemble. Il est important que ce soient les mêmes toilettes pour tout le monde, cela permet d’être ensemble et cela est le but du festival d’Avignon, quelque soit sa condition sociale. Si il y a bien un endroit où tout le monde passe, c’est celui-là.

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Visuel : vue du verger Urbain V des toilettes (c) ABN

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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