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#MeTooGuru : Les victimes du bouddhiste Sogyal Rinpoche s’expriment

#MeTooGuru : Les victimes du bouddhiste Sogyal Rinpoche s’expriment

31 octobre 2018 | PAR Yaël Hirsch

Le lama bouddhiste Sogyal Rinpoche est accusé d’abus physiques et sexuels par huit membres de son organisation Rigpa. Une lettre commune anticipe de quelques semaines le mouvement #metoo en juin 2017. Une des victimes et signataires de la lettre, Drolma, nous relate son expérience.

Le lama bouddhiste Sogyal Rinpoche a fondé l’organisation bouddhiste tibétaine « Rigpa » en 1979, qui comporte aujourd’hui 130 centres bouddhistes à travers 41 pays. Avec 3 millions de copies vendues de son livre The Tibetan Book of Living and Dying (Harper Collins, 1992), il est devenu la deuxième figure la plus importante du bouddhisme après le Dalaï-Lama. En 2008, en présence du Dalaï Lama et de Carla-bruni Sarkozy, ils ont ouvert le plus grand temple bouddhiste tibétain en Europe : au Lerab Ling près de Lodève (Hérault).

En juin 2017, peu avant le mouvement #metoo, 8 anciens membres de cette organisation, qui ont étroitement travaillé avec Sogyal Rinpoche, ont conjointement écrit une longue lettre pour contester son comportement, ce qui a amené les abus physiques et sexuels perpétrés par son leader spirituel dans la sphère publique. Tout ceci a mené à la résignation du leader spirituel, qui est parti en Thaïlande après la critique du Dalaï Lama.

Le mois dernier, le rapport d’investigation d’un cabinet d’avocats anglais a été publiquement révélé, qui soutient les allégations contre Sogyal Rinpoche. Il comporte des témoignages qui cataloguent les violences physiques à l’égard de nombreux hommes et femmes et le comportement sexuel abusif à l’égard de plusieurs femmes. Il peut être téléchargé en français ici.

Pendant que la discussion mène au fur et à mesure à des poursuites judiciaires contre Sogyal Rinpoche et Rigpa, nous parlons à Drolma, une ancienne religieuse qui a parlé de ces expériences et Sam, un journaliste qui suit l’affaire depuis son commencement.

Lérab Ling était-il éloigné de la région française dans laquelle il s’était installé ?

S : Les personnes qui vivent et travaillent à temps plein au Lerab Ling mènent certainement des vies géographiquement et culturellement éloignées du monde extérieur. C’est presque comme un mini-état séparé. Certains vivent sur le site même et d’autres autour de Lodève. Pour ceux dont le travail à temps plein (rémunéré ou non) se situe à Lerab Ling, leur monde est celui de visites de moines et de prêtres bouddhistes et de pratiques quotidiennes, tâches pratiques et administration.

Comment s’organise la vie commune des hommes et des femmes qui vivent selon la tradition bouddhiste ?

D : Il y a quatre principales écoles de bouddhiste tibétain. Certaines écoles mettent plus en relief la tradition monastique que d’autres. Sogyal Rinpoche est de l’école de bouddhisme tibétain Nyingma dans laquelle la tradition praticien-propriétaire est souvent soulignée. Il y a également des moines et des nonnes Nyingma – qui vivent souvent à l’écart de la communauté laïque et distinctement les uns des autres. Les principaux préceptes d’un moine ou d’une nonne exigent d’eux de vivre en tant que célibataires, de ne pas prendre de substances intoxicantes, de ne pas voler, de ne pas mentir et de ne pas tuer. Les préceptes sont transmis par un ancien monastique – qui n’est pas Sogyal Rinpoche. Il n’a jamais pris d’entrainement ou d’ordination monastique. La majorité des élèves de Sogyal Rinpoche étaient des personnes laïques et il n’y avait donc rien d’inhabituel à ce que des femmes et des hommes vivent ensemble en communauté. Ce qui était inhabituel était que les moines et les religieuses à Rigpa avaient des chambres individuelles sous le même toit de l’immeuble monastique et participaient à des activités avec les personnes laïques. Ceci était principalement du aux limites de l’espace et à la nécessité que toutes les personnes qui résident au Lerab Ling fassent quelque chose pour « payer leur chemin »

 Y a-t-il eu des cas importants d’abus dans les congrégations bouddhistes par le passé ?

S : Il y a eu beaucoup de rumeurs, mais peu ont atteint le grand public. Chogyam Trungpa, qui a fondé l’organisation Naropa (aujourd’hui connu sous le nom de Shambala), était ouvertement un alcoolique et un coureur de jupons, mais qui pourtant demeure admiré. Il a été une inspiration pour Sogyal Rinpoche, qui est revenu de sa rencontre avec Trungpa aux États-Unis à la fin des années 1970 en déclarant qu’il souhaitait cette même vie de rock star, avec une ligne de femmes devant sa porte. Il l’a eue. Trungpa est mort de son alcoolisme. Son héritier spirituel a infecté de nombreux hommes avec le VIH, après avoir prétendu en être immunisé, dont l’un est mort du SIDA. L’actuel dirigeant Sakyong Mipham a également été récemment le centre d’un scandale à propos d’une inconduite sexuelle.

Quand est-ce que le premier témoin a pris la parole contre Sogyal Rinpoche ?

S : Les gens ont commencé à se prononcer dans les années 1980. Comme le signifie précisément le rapport, autour des années 1992, 1993 deux administrateurs de Rigpa ( qui étaient des élèves et des professeurs), alarmés par les récits d’abus sexuels, les ont rapportés à plusieurs reprises à l’attention de la plus haute direction. Il y a des témoins B et C dans le rapport. Ceci a commencé avant la publication du livre The Tibetan Book of Living and Dying. La réaction de la direction a été de menacer les administrateurs, de discréditer les victimes et de couvrir l’affaire, comme le raconte le rapport des avocats. Plus tard, en 2007, un autre administrateur (le témoin D) a révélé un problème d’abus. Rien n’était conclu, mais l’histoire est sortie dans un documentaire au Canada intitulé In the name of Enlightenment – Sex scandal in Religion – About Sogyal Rinpoche. En 1994, une femme connue sous le nom de Janice Doe a intenté une action en justice contre Sogyal Rinpoche pour abus sexuels et physiques et fraude financière. L’affaire a finalement été réglée à l’amiable pour un montant non divulgué. Ceci a été rapporté en Angleterre en 1995, ainsi que d’autres sérieuses accusations. Toutefois, à une époque où internet n’était pas démocratisé, l’information ne s’est pas largement diffusée. Le problème s’est résorbé et Rigpa a pris de plus en plus d’importance.

Comment c’était de travailler avec Sogyal Rinpoche ? Est-il charismatique, avez-vous tout de suite trouvé son comportement abusif ?

D : Mon expérience de travail avec lui a été très variée même si je l’ai toujours trouvé centré sur lui-même et poussé par une passion de tout contrôler. Quelquefois, lorsque les personnes qui travaillaient étroitement avec lui étaient capables de lui fournir ce qu’il voulait avec subtilité, il était transporté de joie et un sentiment de satisfaction se diffusait parmi nous tous. Toutefois, la majeure partie du temps, son caractère capricieux et sa nature exigeante m’ont amené à me surmener de peur de le décevoir. Ce qu’il attendait de moi et la quantité d’exposition que j’avais envers lui sont devenus de plus en plus importants au fur et à mesure des années jusqu’à ce qu’il devienne très dépendant de moi et j’étais devenue tristement habituée à ses agressions physiques, qu’il me décrivait comme faisant partie de mon « apprentissage ». C’est un très bon « showman », et il peut captiver des centaines de personnes avec sa présence sur scène. En tant que personne, j’ai trouvé qu’il avait un charme, mais il me semblait capricieux et manipulateur. Sa fureur est incontrôlable et ressemble plus à une force de nature. Il peut être très, très méchant s’il se sent lésé.

Comment les huit élèves qui ont été victimes d’abus ont trouvé le courage d’écrire cette lettre en commun ? De quelle manière a-t-elle été reçue ?

S : La lettre a été reçue par Sogyal Rinpoche et Rigpa avec choc, déni et des tentatives de discréditer ceux qui l’ont écrite. A l’intérieur du monde bouddhiste, elle a confirmé les rumeurs qui circulaient depuis environ 25 ans. Sogyal a immédiatement annoncé sa « retraite ». Quelques jours plus tard, le Dalai-lama a émis une critique de Sogyal après son annonce de retrait de l’organisation. Depuis, il se cache en Thaïlande, où il a reçu des traitements pour le cancer du côlon. Rigpa ne révèlera pas sa localisation, mais il a des assistants et reçoit régulièrement des visites.

Pensez-vous que le mouvement #metoo ai aidé à avoir un réel impact ?

S : Même si ces révélations ont eu lieu avant le mouvement #metoo et l’affaire Harvey Weinstein, il y a clairement quelque chose dans l’air en termes de systèmes patriarcaux, d’exploitations finalement contestées. Les parallèles entre la culture à Rigpa et la compagnie Weinstein et les similitudes des comportements de Sogyal et Weinstein envers les femmes sont absolument étranges. Tout est une question de pouvoir, en fin de compte. Il existe maintenant un #MeTooGuru

Est-ce que vous pensez que #metoo peut déclencher plus que des mots ? Et aider concrètement les victimes ?

S : Les victimes peuvent être concrètement aidées en leur donnant accès à des ressources pour bénéficier de thérapies et faire des réclamations légales. En Australie, une organisation comme ceci existe : https://now.org.au/. Les personnes qui ont des doutes et des problèmes avec le bouddhisme tibétain, de Rigpa, mais aussi d’autres organisations, ont des groupes Facebook de différents types, pour discuter de ces problèmes. Certains trouvent cela utiles, et pour d’autres cela suscite seulement des sentiments douloureux. Il y a beaucoup de débats en leur sein. Rigpa n’a pas contacté une seule des victimes qui ont donné leur témoignage d’abus dans le rapport, en leur proposant de l’aide. Pas même pour payer les frais de thérapie, ce qui est recommandé dans le rapport.

Étiez-vous au courant d’autres abus dans d’autres congrégations bouddhistes tibétaines ?

S : Un chercheur aux Pays-Bas a déclaré que 20 organisations sur 45 étaient affectées par des abus. L’affaire Shambhala en est une importante. Il y a aussi le terrible récit de la maltraitance des enfants au sein d’Orgyen Kunzang Choling- un groupe belge avec un centre en France. Cette affaire contre son leader Robert Spatz a mené à son licenciement il y a quelques semaines pour des raisons techniques. Certaines personnes commencent également à parler de Namkha Rinpoche en Suisse.

Avez-vous reçu des marques de sympathie de la part d’hommes et de femmes en dehors du monde bouddhiste ?

D : Les personnes à qui j’ai fourni des informations, par exemple l’avocat du cabinet d’investigation, ainsi que les thérapeutes que j’ai vus, ont tous été très sensibles à mon histoire et m’ont soutenue. Ils ont encouragé ma franchise et ma minutie. Les événements qui ont suivi la parution de la lettre en juin 2017 ont aussi facilité la guérison et le dialogue entre moi et des membres de ma famille, des amis proches et ils ont été très solidaires. J’ai nécessairement du informer mes collègues sur mon état de stress post-traumatique et de dépression dont je souffre et qui affecte ma capacité à travailler. Ils ont tous été très solidaires et compréhensifs.

Visuels : Lerab Ling (c) Photo personnelle

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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