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Pourquoi l’on parle finalement peu de Charles Pasqua…

Pourquoi l’on parle finalement peu de Charles Pasqua…

01 juillet 2015 | PAR Franck Jacquet

Charles Pasqua est décédé des suites d’un incident cardiaque il y a en début de semaine. Les articles retraçant son parcours sont légion, mais au-delà de ses huit décennies de résistance, de politique et (surtout) de magouilles, son décès symbolise la fin progressive d’une génération politique, peut-être même d’une culture politique…

albin michelDe quoi Charles Pasqua est-il ne nom ?
Charles Pasqua fut l’un de ceux qui incarne pour l’opinion actuelle la mauvaise part du gaullisme et de la Ve République. Il fut certes résistant, mais qui s’en souvient ? C’est en tous les cas cet engagement qui lui a permis de se frayer un chemin, entre l’entreprise Ricard et ses relations personnelles, vers la politique de la IVe mais surtout de la Ve République. Il est de tous les partis gaullistes des années 1940 à 1990, décennie lors de laquelle il s’aventure en duo avec Philippe De Villiers à former son propre vaisseau souverainiste. Celui-ci prit vite l’eau… Député anti-mai 1968, élu de Neuilly et des Hauts-de-Seine, député puis sénateur, surtout Ministre de l’Intérieur.
Son nom est désormais attaché aux affaires de la Ve République, particulièrement aux questions de financement de la vie politique et des partis (y compris après les lois d’assainissement décidées par Michel Rocard…), et encore plus à la Françafrique. Il en fut en effet un des piliers. Il était l’un des relais politiques des réseaux Foccart, du nom de cet homme d’affaires et de réseaux qui entretenait durant des décennies des relations plus qu’étroites avec les dirigeants, surtout dictateurs, du pré-carré français sur le continent. On sait combien Foccart et ses proches dont Pasqua, Marchiani, Falcone… s’imposaient par cette force de réseau aux changements de majorité en France. Les présidents successifs durent ainsi ménager « le parrain corse » Pasqua pour éviter quelque crise…

Une mort silencieuse
L’actualité est concentrée sur la Grèce… et sur la canicule (sans commentaire). Ainsi la disparition de Pasqua passe relativement inaperçue. Deux raisons sont à mobiliser pour expliquer ce relatif silence des médias.
Le premier élément est celui par lequel il faut considérer que Charles Pasqua représente la politique et une vision de l’Etat telle qu’elle est déjà morte depuis deux décennies d’ouverture de la société et de l’Etat. En effet, si Jacques Chirac l’ami – ennemi est encore (à peine) vivant, la majorité des grands représentants des commis de l’Etat de la Ve République ont disparu. Elles étaient de deux espèces : les commis-barbouzes comme Pasqua et les commis-technocrates. Evidemment, chez Pasqua le sens de l’Etat n’oublie jamais complètement l’intérêt personnel. Mais derrière ses prises de position sur l’Europe, pour des dictatures africaines, pour des interventions, pour des trafics de ressources, on constate que toujours l’Etat reste central, que sa souveraineté est absolue est incontournable. C’est assurément une vieille conception du pouvoir souverain qui aujourd’hui n’existe plus et que beaucoup d’acteurs politiques ont compris.
Le second élément réside en ce que Pasqua représentait un gaullisme qui n’est plus qu’ectoplasmique aujourd’hui. Sa vie même et ses idées étaient comme un anachronisme par rapport à ses ports d’attaches partisans. Charles Pasqua croyait en la troisième des droites identifiée historiquement par René Rémond, la droite bonapartiste. Elle se caractérisait par un leadership fort, la faiblesse des formations partisanes autour de ce chez charismatique, le souhait d’un exécutif fort et donc d’un législatif encadré et l’acceptation des acquis républicains dans le cadre d’une très grande France qui rayonne au-delà de ses frontières sans trop sourciller sur certains aspects de son passé. Cette droite bonapartiste est ruinée qu’on le veuille ou non depuis les années 1980 – 1990 avec l’abaissement du leadership incarné par le septennat puis par le quinquennat de Jacques Chirac, par l’ouverture de la société et son renouvellement générationnel, par la fédéralisation de l’Europe et sa libéralisation sur des positions plus anglo-germano-italiennes que sur les attentes françaises, par l’installation de cette société de défiance vis-à-vis de ses propres institutions, qu’elles soient républicaines ou que ce soit les grandes entreprises où pantouflent justement les hauts fonctionnaires de l’Etat. Les deux dernières décennies de Pasqua, fidèle au vieux gaullisme-bonapartisme un peu chauvin, furent ainsi celles de la mise à l’écart au fur et à mesure que son courant de pensée se rapprochait de l’autre droite, la tradition libérale-orléaniste incarnée par les UDF et autres centristes qui surent gagner la bataille des idées à défaut de celle des postes de direction au sein de l’UMP.

Charles Pasqua incarnait donc une vision du politique et une culture politique qui ont sombré avec le changement de génération et c’est en cela que sa mort politique, contrairement à ce que l’on dit bien souvent du personnel politique français, avait largement précédé sa mort physique. Son souverainisme est désormais incarné par une extrême-gauche antigaulliste, par quelques petits épiphénomènes qui peinent à germer (Nicolas Dupont-Aignan notamment) et par le Front national qui reprend désormais cette tradition étatiste et de leadership fort, mais au profit d’une fermeture de la France plutôt que de son rayonnement… Charles Pasqua était décidément effacé depuis longtemps.

visuel : couverture de « Non à la décadence », publié chez Albin Michel. 

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Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

2 thoughts on “Pourquoi l’on parle finalement peu de Charles Pasqua…”

Commentaire(s)

  • Bre

    « Mort d’un incident cardiaque « ? Heureusement ! On. aurait redouté les conséquences d’un accident !!

    juillet 2, 2015 at 15 h 39 min
    • Amelie Blaustein Niddam

      Cher Bre, cela n’est pas une faute.
      On parle de crise cardiaque ou d’incident cardiaque.
      Cordialement.
      La rédaction.

      juillet 2, 2015 at 16 h 09 min

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