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Paillettes, sang et sexe : l’histoire à la télévision

Paillettes, sang et sexe : l’histoire à la télévision

08 juin 2013 | PAR Fatima-Ezzahrae Touilila

Les Borgia, les Tudors et les Kennedy, l’histoire à la télévision semble plus que jamais populaire. Le constat semble avoir inspiré les autorités publiques qui ont programmé des émissions « historiques et didactiques »  empruntant beaucoup à ces séries, et qui pour certaines rencontrent, le même  succès auprès du public. Mais cette popularisation forcée ne tourne -t-elle pas à la vulgarisation sabotée ? N’ampute-t-on pas l’histoire de ce qui fait toute sa profondeur pour en offrir une version consommable par un grand public ? Peut-on rendre l’histoire populaire sans  pour autant la rendre vulgaire ?  

« Secrets d’histoire », l’émission de Stéphane Bern, sévit depuis déjà quelques années sur nos écrans et sa popularité n’en dément pas. Elle se fait épisodique, s’infiltrant dans les tendances du moment, un épisode sur le Vatican après la démission du pape, un autre sur Monet  alors que s’achève la saison Giverny, une émission sur les Grimaldi, dans l’air des mariages princiers, une autre sur Elisabeth II, tout en grâce et en élégance, et surtout en chapeaux.  Stéphane Bern, en immense privilégié nous ouvre les portes de tous les châteaux, de toutes les armoires, nous révèle les secrets millénaires  et bien gardés du Vatican à la Da Vinci code, ou ceux  centenaires et plus inédits des petites culottes d’Elisabeth II,  dont il roucoule de partager l’intimité.

L’émission plait, elle est diffusée en prime time. Une émission d’histoire annonce le descriptif mais  surtout une émission généraliste, qui plait à la bonne ménagère. Très certainement puisqu’elle lui rappelle vaguement « le comment ça va bien » émission bien-être et loisirs du même Stéphane Bern. Et pour cause, on s’en délecte des secrets de beauté de Marie-Antoinette, de ceux minceur de Sisi l’impératrice, on y admire les parures commandées par les têtes couronnées, on apprend à réaliser « soi-même et chez soi » la poule au pot d’Henri IV,  on est hilare devant les secrets impudiques de la vie amoureuse de la peu vertueuse Catherine II, on commente entre amis « l’impuissance » de Pierre III, et tout cela  avec l’assurance qu’on se cultive, parfait philistin.

Généraliste donc, mais surtout fourre-tout , on nous promet une émission sur le Vatican, et nous voilà partis pour une excursion dans les ateliers de  couture Jean Charles de Castelbajac, qui lui a réalisé une chasuble, une occasion dira-t-on de mettre à l’honneur les créateurs français, mais alors pourquoi parler des nouveaux riches russes, dans une émission dédiée à Catherine II. On cherche vainement la portée historique de l’interminable description des charmes du duc d’Aumale, et de ses conquêtes alors que l’émission se veut résumer la Monarchie de Juillet,  et que Guizot ou Thiers  en sont désespérément  absents. Peut-être pas finalement, en filigrane on voit la monarchie s’écrouler, la Seconde République naître, pourtant notre compassion ne va qu’au  du pauvre duc qui doit s’exiler, qu’aux drames familiaux qui se nouent et se dénouent, alors que l’histoire se joue que l’habitus parlementaire et citoyen se déploient.

On en viendrait presque à regretter la Monarchie, tant elle s’apparente « aux feux de l’amour »,  tant les révélations sur les aventures et déboires amoureux du « Diable Boiteux », Talleyrand, nous rappellent celles souvent moins croustillantes de « En mode Gossip », ou d' » Accès privé ». Comble de la mascarade, des historiens tels que Jean Tulard ou Georges Minois  témoignent à grand renfort  de sous-entendus grivois,  » Très certainement, qu’il l’était impuissant », des sexologues sont invités à se prononcer sur la question,  cautionnant ainsi les inepties et fatuités d’une émission qui rend « l’histoire populaire ».

En réponse, aurait-on pu croire, à l’émission toute de faste et de sang de Stéphane Bern, Franck Ferrand  nous proposait  une émission plus profonde, où l’on s’interroge, où l’on tente de lever le doute dans les zones d’ombre de l’histoire. De belles promesses, intrigantes, mais si « L’ombre d’un doute » pose bien des questions ce sont des questions de commères,  loin des grands débats historiques et historiographiques, trois historiens pérennes se demandent si Napoléon a bien  couché avec la femme d’un de ses compagnons d’exil, ou l’on s’émeut en essayant de savoir si Alice Simpson était bien amoureuse d’Edouard VIII. Les historiens qui en discutent, inamovibles , à défaut d’être généralistes apportent leur petit Michelet illustré, et argumentent forts convaincus à l’aide du livre qu’ils ont lu pour l’occasion.

La seule émission à véritable contenu  historique, mais par la même occasion impopulaire semble  désespérément être « La Bibliothèque Médicis » sur la non moins impopulaire chaîne parlementaire, où l’on se perd entre les interminables rediffusions, et qui s’apparente davantage à un rendez-vous de lettrés, qu’à une émission déstinée à un public.

L’avenir de l’histoire à la télévision est-il pour autant condamné à la perversion ou à l’hermétisme ? Doit-on  pour plaire, pour éviter l’irrémédiable coup de zapette, dénaturer l’histoire, en faire un amas d’histoires croustillantes, « une histoire du boudoir » en référence à un pâle pastiche de Sade? Alexandre Dumas avait tranché la question en prônant qu’il était « permis de violer l’histoire à la condition de lui faire de beaux enfants », notre époque se permettra-t-elle les mêmes abus à la condition de lui faire des enfants populaires?

 

 

 

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Fatima-Ezzahrae Touilila

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