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Les Carnets Roses de la Presse 2014

Les Carnets Roses de la Presse 2014

18 décembre 2014 | PAR Marie-Lucie Walch

La crise affligeant  la presse va-t-elle jusqu’à saper toute créativité ? Doit-elle nécessairement tuer la moindre innovation éditoriale dans l’oeuf? Face au discours défaitiste sur la crise de la presse ambiant et à l’heure des bilans de fin d’année, Toute La Culture a décidé de prendre un contre-pied optimiste pour faire le point sur les journaux nés en 2014.

 Petit récap’

Ignorer les difficultés que connaissent les médias depuis plus de 5 ans serait irresponsable. Le budget de Radio France a eu un sacré coup de chaud et a du être réexaminé à la baisse lors de la parution de l’avis du rapporteur sur le volet audiovisuel du projet de loi des finances 2015 le 20 novembre dernier. Les multiples suppressions de postes à Libération et Le Point dernièrement laissent croire à la nuisance triomphante du Web sur la Presse.

la presse au futurLe sacrifice de ce dernier lui a valu le trophée de la meilleure innovation digitale lors du Salon de « La Presse au Futur » qui se tenait le 27 novembre 2014. L’initiative créée peu de temps avant le début de la crise, en 2006,  a pour but de récompenser et diffuser les innovations de la presse de l’année écoulée dans un climat où « tous doivent conquérir de nouveaux abonnés pour atteindre de nouveaux lecteurs. Tous doivent mieux vendre pour équilibrer et développer les recettes print et digitales. » Le journal de Etienne Gernelle a donc reçu ce prix en raison du fait qu’il est, selon le jury de La Presse au Futur, « un des meilleurs magazines rentables en version numérique. Pour compléter la gamme numérique, Le Point a lancé cette année une version numérique de son hebdomadaire entièrement adapté au format iPhone (et non smartphone).»  S’il n’est pas inespéré pour les vieux titres de se recycler, il est de bon aloi, pour les nouveaux projets journalistiques, de faire leur entrée sur le marché médiatique.

Mais 2014 a-t-il été un bon moment pour se lancer ? Les nombreuses restrictions de soutiens financiers liés à l’explosion de la dette indiqueraient le contraire. En effet, le budget 2014 du Ministère de la Culture et de la Communication alloué « aux médias, la lecture et les industries culturelles » était de 4,56 milliards d’euros, soit une baisse de 2,1% par rapport au projet de loi de finances 2013. En 2015, le budget prévoit de subir encore une régression avec 4,3 milliards d’euros « en faveur des médias, des industries culturelles et de l’audiovisuel public ». Interrogée sur le gel budgétaire subi par son ministère par Libération le 12 décembre 2014, Fleur Pellerin a raffermi une nouvelle quasiment réconfortante parmi ce tableau noir : il devrait se maintenir tel quel (4,3 000 000 000 €) dans les trois prochaines années sans souffrir de nouvelles coupes.

Les (re)nouveaux nés de l’année

2014 a pourtant vu des journaux se renouveler et se sauver de la disparition. Nice-Matin en est un exemple frappant. Les journalistes du quotidien niçois avaient lancé une opération massive d’appel au don afin d’obtenir le rachat de leur journal placé en redressement judiciaire en août dernier. Opération qui a obtenu gain de cause le 7 novembre. Le système de levée de fonds et de financement participatif a fait moult petits sur des sites spécialisés, comme ‘Ulule.com’ ou ‘Kiss Kiss Bank Bank’. Le journal satirique Zelium a ainsi pu faire son grand retour dans les kiosques fin octobre après un collecte importante via ulule, tout comme Mouvement.net passant de trimestriel à bi mensuel. Zinzolin, une nouvelle revue trimestrielle portant sur le cinéma, a pu émerger par le même procédé.

2014 : de l’exclusivité d’internet au recyclage du papier

La tendance d’une version en ligne d’un journal imprimé ne date pas d’hier. Le recours à internet en amont d’un projet de publication papier peut même paraître une solution pour se faire connaître et assurer sa diffusion postérieure. C’est le cas pour Ourses en plume, revue féministe encore à l’état de projetqui a déjà un compte facebook et twitter, alimentés par ses créatrices. Il tend  peu à peu à se faire une place et se construire une identité sur les réseaux sociaux. Le projet a également généré une page de gestation, un « incubateur« , avec laquelle les internautes sont invités à se familiariser et contribuer par une donation. Certaines innovations paraissent  uniquement en ligne, tels que le site web de chroniques culturelles brestoises Le Poulailler depuis mai 2014.

le1home-2Toutefois, d’autres journaux neufs continuent de paraître en suivant l’ordre classique du print au format web. Humanoïde est un nouveau magazine trimestriel, créé par les fondateurs de Canard PC et publié par Presse Non-Stop. Le premier numéro imprimé (distribué gratuitement) a paru en juillet 2014. Ce n’est qu’au deuxième numéro en vente depuis le 18 octobre qu’il y eut une version online. A l’inverse du magazine Rétro, grand absent sur la toile qui table sur une consommation papier uniquement, pour des lecteurs de plus de 50 ans. Une actu à contre-temps qui renouvelle l’expérience de l’imprimé. Suivant la même logique,  Le Un  lance son premier numéro le 9 avril 2014 et reçoit le Trophée de la meilleure innovation éditoriale lors du salon de La Presse au futur.  Selon le rapport, « L’hebdomadaire d’actualité sous forme d’origami, explore chaque semaine un sujet unique, pour éviter la lecture zapping et proposer un parti pris radical. Le journal vendu 2,80€ ne contient pas de publicité et atteindra son point d’équilibre à 30 000 ventes. » La mode des mooks, lancée en 2012 par France Culture Papiers, est poursuivie par Well Well Well (lire notre article au moment de leur premier numéro) lancé cet été.

Les Chiffres 2014 de la CPPAP

Ils ont donc été nombreux cette année à réclamer leur premier numéro CPPAP.  La Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP)  est chargée de délivrer un numéro d’inscription permettant aux revues de bénéficier d’avantages fiscaux et postaux. Bien que les statistiques calculant le nombre de journaux ayant reçu un numéro ne soient pas encore définies à ce jour (parution au  printemps 2015), le Ministère de la Culture et de la Communication a pu fournir à Toutelaculture quelques chiffres clés :

« La CPPAP a reçu 189 demandes d’agrément pour des nouvelles publications en 2014, ce qui représente une baisse par rapport à 2013 (279 demandes). Ces demandes émanaient majoritairement de la presse spécialisée grand public et de la presse technique et professionnelle. Quant aux premières demandes de reconnaissance de services de presse en ligne, elles se sont élevées en 2014 à 249 (pour mémoire, ce chiffre était de 154 en 2013 et 194 en 2012). La moitié de ces demandes émanait de sites « tout en ligne » peuvent disposer pour certains d’une certaines antériorité. »

Un enthousiasme excessif est alors déplacé. 2014 est une année difficile.  A priori il y a moins de créations que d’opérations de sauvetage de journaux. Toujours d’après le Ministère de la Culture et de la Communication : « De manière générale, qu’il s’agisse de la presse imprimée ou de la presse en ligne, l’information culturelle ne constitue pas une thématique majoritaire du contenu de ces titres. » La multiplication de la presse magazine en marge d’une actualité ainsi que de sites spécialisés dans les chroniques thématiques depuis quelques années se vérifie en 2014 aussi.

Le cas de la revue Ball Room

La revue BALLROOM applique ces principes de l’alternance de vie d’un journal entre internet et version papier, sous le format d’un Mook. Convaincus qu’il y avait une place pour une revue papier dans le paysage médiatique français, « mais d’un autre genre », les créateurs du magazine dédié à la danse ont décidé de « laisser l’actualité à chaud à Internet et de [se] concentrer sur le temps long de la lecture de fond et de la belle image. »

ballroom4-001-mag001-745x450Né du constat de l’absence de média consacré à la danse dans la presse française, et en réaction à la disparition du magazine Danser, le trimestriel Ball Room a vu le jour le jeudi 27 mars 2014. Les premiers numéros sont diffusés « de façon artisanale » et n’a fait appel à un chargé de publicité et des partenariats qu’à partir du 4ème numéro qui vient de paraître. C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’ils obtiennent leur numéro CPPAP. Un des contributeurs joint par téléphone confie: « Les annonceurs semblent sensibles à cet objet, on est assez confiants pour 2015. Il y a eu une mobilisation des professionnels et du lectorat très encourageante. » Répondant à nos questions sur le parcours de sa revue, le fondateur, Olivier Tholliez, explique que tout ne fut pas rose pour autant: « Dès les première projections financières au printemps 2013, nous avons bien vu que l’économie du projet comportait beaucoup de problèmes : incertitude des ressources et certitude des dépenses ! Puis tout s’est emballé vu les bons retours que nous avions de la part des professionnels. » Quel est donc le secret d’un tel engouement ? Qualité éditoriale mise à part, le rôle des partenaires a une place vitale dans l’évolution d’un journal tel que BallRoom. Le rédacteur en chef nous le confirme  : « nos premiers numéros ont bénéficié du soutien publicitaire et partenarial de quelques structures. Tout simplement parce que notre équipe, très resserrée au début, n’avait pas véritablement les moyens de prospecter. Toutefois des structures comme le Centre national de la danse, le Théâtre national de Chaillot, l’Opéra national de Bordeaux et les Ballets de Monte-Carlo nous ont immédiatement accompagnés. De même que des annonceurs prestigieux comme Van Cleef & Arpels et Serge Lutens. Mais c’est avec le 4° numéro que nous avons pris vraiment de l’ampleur, confiants des résultats des premiers numéros. Nous avons confié à un chargé de partenariats cette mission, et les résultats ont été très satisfaisants : la réponse des annonceurs et partenaires est au rendez-vous ce qui est un gage de stabilité et de longévité. »

Comme quoi, 2014 n’était pas si mauvaise pour les innovations en matière de presse culturelle. Gageons que ces nouveaux nés auront la vie belle en 2015.

Pour lire l’entretien intégral de Toute La Culture avec Olivier Tholliez , cliquez ici.

Visuel Une: ©Marc Lostracco

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