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L’affaire Guerlain ou le choc du racisme ordinaire

26 octobre 2010 | PAR Sonia Ingrachen

Guerlain, c’est le nom que l’on entend partout dans la presse depuis quelques jours et non pas pour faire la promotion du nouveau parfum de la marque  mais suite aux paroles tenues par le parfumeur Jean Pierre Guerlain à l’antenne de France 2.

Un petit rappel des faits :
Vendredi 22 octobre, Jean Paul Guerlain est l’invité des cinq dernières minutes du journal du 13h. Au détour d’une phrase, alors qu’il évoque son travail de parfumeur,  il tient ces propos face à la journaliste Elise Lucet, impassible :
«Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un Nègre… Je ne sais pas si les Nègres ont toujours tellement travaillé, mais enfin…».

Choqués par ces paroles, ce sont surtout les associations de lutte contre le racisme et la communauté noire qui réagissent. SOS racisme et Le Cran exigent une prise de position de la maison et de son actionnaire LVMH. Quelques groupes appellent au Boycott de la marque, le leader du LKP Elie Domota dénonce les propos racistes de celui qui a reçu la Légion d’honneur en 2008. Mais la réaction qui a fait le plus de bruit est celle de la journaliste de I Télé et France Inter Audrey Pulvar. Elle écrit mardi une lettre ouverte à l’adresse de Jean Paul Guerlain, intitulée «Nègre je suis, nègre je resterai». Elle y condamne « le crachat, que ce très distingué Monsieur Guerlain a jeté à la figure non pas seulement de tous les Noirs d’aujourd’hui, mais surtout, cher Monsieur Guerlain, sur la dépouille des millions de morts, à fond de cale, à fonds d’océans, déportés de leur terre natale vers le nouveau monde. Ces millions de personnes asservies, avilies, déshumanisées, pendant quatre siècles, réduites au rang de bras et de mains destinés aux champs de coton, aux champs de canne, à la morsure du fouet ou celle du molosse, tous ces esclaves, vendus comme une force de… travail ! ». Audrey Pulvar s’offusque aussi de l’absence de réaction médiatique « On a bien cherché, on a bien attendu pendant tout le week-end, dans la bouche de tous ces responsables politiques, un début de condamnation, d’émoi, d’indignation (…). En France, on peut donc prononcer des paroles racistes à une heure de grande écoute, sur un média national sans qu’aucune grande voix, politique, intellectuelle ou artistique ne s’en émeuve ».


Audrey Pulvar


Pourtant, alors que la polémique se répand, la maison Guerlain ne réagit toujours pas. Et c’est finalement trois jours après l’affaire que la société publie une lettre via sa page Facebook « Que Jean Paul Guerlain se laisse aller à des propos racistes nous a profondément attristé. Si nous reconnaissons sa contribution historique en tant que créateur, en revanche nous condamnons ses propos avec la plus grande vigueur. Ils ne correspondent en rien aux valeurs de l’entreprise ».

La stratégie de la société s’affiche clairement comme une prise de distance et une désolidarisation de la marque face au parfumeur. La maison Guerlain a mis trois jours pour réagir, de quoi laisser gonfler la polémique. Sur Twitter par exemple, on dénonce  les « relents de racisme colonial» de « Guerlain le parfumeur…qui pue ».

Face à ce mutisme, on se demande pourquoi la marque a mis autant de temps à réagir. Pourquoi être silencieux alors que tous les regards étaient tournés vers elle ? Ce qui est certain, c’est que leur silence est sans doute le reflet de celui de la plupart des français. On arrive à se demander si seule la communauté noire a réagi à ces propos, à croire que le racisme est une affaire de communauté. Et, comme le remarque justement Audrey Pulvar, ne devrions-nous pas tous partager ce sentiment de consternation ? Ces propos racistes devraient toucher non seulement la population noire mais aussi l’ensemble de la République. Et face à ceux qui minimisent l’attitude de Guerlain sous prétexte de son grand âge et en  qualifiant son discours de « dérapage verbal », il faudrait leur rappeler que le fait de tenir de tels propos par automatisme n’excuse en rien l’attitude du parfumeur. Au contraire, elle est le reflet d’un réflexe de langage qui participe à véhiculer des préjugés raciaux. En somme,  un racisme « ordinaire » comme celui que l’on entend souvent au détour des conversations. Finalement, n’est-ce pas cette banalité qui heurte le plus?


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Sonia Ingrachen

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