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Marguerite Duras aurait eu 100 ans le 4 avril 2014

Marguerite Duras aurait eu 100 ans le 4 avril 2014

02 avril 2014 | PAR Yaël Hirsch

Née le 4 avril 2014 dans l’Indochine Française qu’elle a su décrire comme un mélodrame de cinéma après l’expulsion de L’eden, Marguerite Donnadieu a troqué la transcendance contre un peu d’éternité, où elle est entrée sous le nom pérenne de « Duras ». Quelques pensées pour une toute grande dame de la culture française du 20ème siècle pour fêter son centenaire comme il se doit. 

duras adler flammarion A la rédaction, elle nous concerne tous. Son influence a marqué plusieurs de nos domaines. Evidemment les lettres d’abord, avec encore aujourd’hui, une empreinte laissée, une respiration durassienne qui hante la syntaxe de nombreux auteurs sensibles. Son fameux « dit-elle » ou ses anaphores de mitraillette et ses ellipses, sa recherche du « mot-trou » demeurent dans notre inconscient littéraire. On voudrait tellement enterrer tout cela et revenir à du récit linéaire ! Mais la langue française porte au 20ème siècle sa trace comme celle de Louis-Ferdinand Céline et il faut vraiment travailler ses enjambées de plumes pour l’oublier totalement.  Les théâtreux continuent de se nourrir régulièrement à son théâtre : à l ‘Atelier, à l’Athénée et à la Gaité. Et que dire des cinéphiles, qui s’écharpent encore sur son oeuvre culottée  où Delphine Seyrig danse l’Inde sur les bords de Marne et Depardieu joue les routiers…  Et pourtant, ce centenaire semble peut-être un peu calme. Comme si on avait déjà enterré l’idole.

La Marguerite Duras qui nous reste, c’est celle de ses œuvres, celle de l’Indochine Française de l’enfance vécue dans la pauvreté et aux bords de la folie maternelle; une mère d’une ambition désespérée qui voulait vaincre les crues du Pacifique pour faire pousser du riz dans la terre de la concession achetée avec les économies d’une vie. Celle aussi la Duras du ministère des colonies qui fait un petit travail de fonctionnaire et écrit des rapports. Celle qui, pendant la guerre attend Robert Antelme, une attente démesurée pour un retour terrible au 5, rue Saint-Benoît. Celle qui attend aussi, longuement, son heure de gloire, avec un Goncourt tardif, en 1984, pour l’Amant, dont elle méprisait les lecteurs qu’elle comparait à des pingouins. Celle qui décortique les faits divers et se place dans la position du citoyen lambda, fasciné par des monstres étonnants et effrayants.  C’est celle enfin, qui vit dans l’angoisse du manque : d’argent, de Dieu, de l’alcool qu’elle a pris pour signifier l’absence de Dieu. De Duras, c’est comme si on avait oublié les emportements, l’engagement tardif mais réel avec le passage de l’administration de Vichy à la résistance en 1943, et le salon de la rue Saint-Benoît où Semprun, Mitterand et bien d’autres se retrouvaient. De Duras on a aussi presque oublié les colonnes de Libération réunies dans Outside et qui scrutent parfois des « mythologies » contemporaines, mais qui prennent souvent position : des positions politiques .

Alors on fête Duras pour ce centenaire mais Moderato Cantabile, pas comme Camus. Pas seulement parce que Duras est une femme et parce que ses œuvres sont plus difficiles à appréhender, mais aussi, peut-être, parce que Duras, c’est la fulgurance de Lol V. Stein qui regarde l’élégante Anne-Marie Stretter lui voler son fiancé sans rien faire. Duras  en est venue à représenter un 20ème siècle de l’attente, un 20ème siècle de l' »arrière », un 20ème siècle de l’impuissance. Et pourtant, quand le Vice-Consul tire littéralement sur la misère de Lahore avec son pistolet ou quand il ne reste plus que deux corps sans désir dans le bruit du ressac de la mer dans Yeux Bleus, Cheveux noirs et La Maladie de la mort, on peut dire que Duras exprime beaucoup d’indignation à l’égard de son temps. Comme beaucoup d’auteurs grands penseurs du politique, elle se force à accepter et analyser ce temps tel qu’il est et il est possible que nous ayons encore beaucoup à apprendre de Duras. Puisse-t-on continuer à méditer la musique de sa syntaxe qui butte et la force de ses images populaires si puissantes.


visuel : couverture de la biographie de Laure Adler : « Marguerite Duras »

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

2 thoughts on “Marguerite Duras aurait eu 100 ans le 4 avril 2014”

Commentaire(s)

  • LILY

    HUM, hum… bruits de langue, oeillets noirs sur les yeux, étincelles des sabots sur les pavés d’une ville indochinoise, les petits chevaux de la mémoire trottinent encore dans l’histoire.

    avril 3, 2014 at 11 h 52 min

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