Actu
L’interview confinée de Gaël Dubreuil : « Je prends finalement plus le temps de faire les choses, et en même temps, j’en fais moins »

L’interview confinée de Gaël Dubreuil : « Je prends finalement plus le temps de faire les choses, et en même temps, j’en fais moins »

02 avril 2020 | PAR Elodie Martinez

À la rédaction, une idée a surgi dans les boucles de mails : faire parler des artistes, leur demander « comment ça va ? » et comment ils vivent leur confinement, ce que cela provoque en eux. Aujourd’hui,  l’auteur et comédien Gaël Dubreuil (dont nous avions beaucoup aimé le « thriller apéritif ») nous répond. 

Comment ça va ?

Franchement, ça dépend des jours, mais ça va : j’ai la chance d’avoir un bout de jardin, donc je pense que ça change pas mal la donne par rapport à beaucoup d’autres personnes. Après, je ne suis pas professeur, alors le fait d’avoir des enfants et surtout de devoir leur faire la classe… c’est l’horreur ! (rire) Au début on se dit qu’on a plein de temps pour nous, et finalement pas du tout : quand on arrive vers 18h-19h, on se dit qu’on va s’écrouler ! C’est assez difficile d’expliquer aux enfants que la maison, c’est aussi l’école en ce moment. Mais c’est aussi l’occasion de vivre et partager des moments fort et différents avec eux.

D’habitude, vous avez de nombreuses activités, y compris nomades en tant que comédien. Comment vis-tu le confinement par rapport à ça ?

L’avantage, c’est que j’ai vraiment cette double casquette : d’habitude, j’ai des temps où je suis chez moi – ou ailleurs – pour écrire. Normalement, j’étais sensé être en résidence d’écriture cette semaine. J’ai donc quand même l’habitude d’être chez moi, mais il y a rarement autant de monde qu’en ce moment ! Le souci, c’est plus la promiscuité, mais comme pour beaucoup. Après, pour le moment, ça ne fait pas si longtemps, ce n’est donc pas si difficile. Je pense que d’ici quelques semaines, se dire : « non tu ne fais pas de spectacle, non tu ne roules pas, non tu ne vas pas à droite, à gauche », ça va être plus compliqué. Mais bon, il faut en passer par là… Pour le moment, ça va : je ne suis pas tellement dans une phase nomade. Lorsqu’elle sera de retour, ce sera autre chose…

Le comédien que vous êtes doit vivre cette situation différemment de l’auteur ?

J’ai un petit peu mis le comédien entre parenthèse, même si hier nous avons fait une petite vidéo avec la Compagnie Colegram (avec qui je travaille) : nous voulions tous faire une petite vidéo de confinement, comme beaucoup font en ce moment. J’ai donc un peu retouché au côté comédien. Finalement, c’est le côté auteur qui me perturbe le plus car je travaillais sur un livre dont j’ai déjà écris un peu plus de deux cents pages, et dont le sujet traite d’une pandémie ! Donc là, c’est stoppé, je suis bloqué. Je suis un peu partagé, car d’un côté je me dis que c’était effectivement dans l’air – même si l’expression prend un autre sens maintenant – mais est-ce que ça va intéresser les gens lorsque le livre va sortir du coup ? Pas sûr, ils voudront peut-être justement lire autre chose. En même temps, je suis en phase recherche : j’apprends plein de choses sur la pandémie!
Plus sérieusement, cette ambiance plombe aussi quand même un peu. En tant qu’auteur, j’ai envie d’écrire : j’ai essayé de m’accorder deux ou trois heures tard le soir, mais incapable de pondre quoi que ce soit pour le moment. Tu passes ton temps à être sur ce qui se passe autour de toi, tes proches, tu passes pas mal de temps sur les réseaux sociaux pour rester en lien avec les autres, te tenir informé, et puis tu es pris dans une espèce d’ambiance où tu as l’impression de vivre quelque chose de très fort, dont on se souviendra,… et en même temps tu ne fais rien. C’est assez étrange.

Cette période a donc déjà un impact en ce moment sur votre manière de travailler, mais pensez-vous qu’elle aura un impact là-dessus sur le long terme, et de manière plus générale sur votre façon de voir la vie ?

L’impact est en effet énorme : on est déjà dans une évolution de la société vers une phase écologique, ce qui était justement le sujet de mon livre, donc ça tombe bien. Le côté positif, c’est que cela fait clairement du bien à la planète : l’eau à Venise, la baisse de pollution… C’était d’ailleurs le propos que je voulais initialement tenir dans mon livre avec un groupe d’écoterroristes. La question va donc bien se poser, de même que notre mode de consommation puisqu’on ne peut actuellement plus consommer comme avant. Est-ce que, une fois terminé, nous allons tous nous précipiter dans des achats compulsifs ? Je me le demande. Il y a également notre rapport au Temps : je prends finalement plus le temps de faire les choses, et en même temps, j’en fais moins. Et c’est pas mal en fait… Le rapport à la famille aussi : je n’ai jamais autant appelé la mienne ! Après, on est un peu obligé de penser aux éventuelles conséquences sociétales : entre les couples fragiles, ou le problèmes des violences domestiques qui est une vraie question. Le fait d’être ensemble pose question. Sans parler de l’économie, personnelle et globale…

Avec des enfants, dur de rester enfermés… Un conseil pour les parents ?

En général, à la base, ce n’est pas bon de conseiller. A titre personnel, j’essaie d’utiliser ce que j’ai appris lors de mes tournées, quand on se retrouve tous ensemble : on essaie d’avoir tous des moments à soi. Il faut aussi dire les choses, vivre son ras-le-bol quand on en a un par exemple. Et puis essayer de trouver aussi des petits moments de projets communs, qui vont nous rassembler, même si c’est ranger un garage. On fait aussi un peu tourner, c’est-à-dire que chacun est un peu « chef » à un moment, en fonction des activités : par exemple, si on fait un peu de sport, une des personnes va mener la danse. Ca nous permet de trouver un lien. Je n’ai donc pas de conseil à donner, mais voilà ce que nous on essaie potentiellement d’instaurer. A par peut-être le conseil de bien rester chez soi. Pour avoir bosser sur le thème de la pandémie, il n’y a pas dix mille solutions : si on ne veut pas que ça s’éternise, si on veut réduire ce temps de confinement, il faut vraiment rester chez soi. Plus on sort, plus on permet au virus de se propager et de faire des victimes. Ca m’embête, comme tout le monde, et en même temps c’est une expérience… Mais vraiment : restez à la maison, c’est important. Je ne suis pas novateur là-dessus, mais j’ai l’impression que tout le monde n’a pas compris, donc autant le répéter.

Est-ce que ce confinement vous a appris quelque chose sur vous ?

Que je peux vivre avec mes enfants sans les tuer et réciproquement ? (rire) Plus sérieusement, on parle de confinement comme si on avait vécu quelque chose d’exceptionnel, mais ça fait seulement un peu plus d’une semaine… Il faudra voir dans un mois ! Pour le moment, ça nous a appris qu’en famille, on arrive à vivre ensemble dans notre dysfonctionnement, même en-dehors des vacances. C’est déjà pas mal. Et puis il y a le rapport aux autres, qui sont loin… Je n’ai pas encore appelé tout le monde, mais j’essaie d’appeler des gens que je n’ai pas vu depuis un petit moment, ça fait du bien, je trouve ça sympa.

Ces musiciens qui se filment dans leur confinement (15)
Street Art survives during containment
Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

One thought on “L’interview confinée de Gaël Dubreuil : « Je prends finalement plus le temps de faire les choses, et en même temps, j’en fais moins »”

Commentaire(s)

    Publier un commentaire

    Votre adresse email ne sera pas publiée.

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *