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Les occupants du cinéma La Clef préparent leur procès en appel

Les occupants du cinéma La Clef préparent leur procès en appel

16 septembre 2020 | PAR Julia Wahl

Le cinéma La Clef devait fermer ses portes en 2019, suite à un changement de gouvernance au sein du CSE [Comité social et économique, nouveau nom des CE] de la Caisse d’Épargne, qui possède les locaux. Un certain nombre de salarié.e.s et sympathisant.e.s du cinéma ont décidé d’occuper les lieux et de les faire vivre malgré tout (voir notre article à ce sujet ici).

Fort.e.s du soutien des cinéastes et des cinéphiles, les occupant.e.s doivent comparaitre en appel le 21 septembre, après une première injonction à quitter les lieux. Aussi utilisent-iels les jours qui leur restent à mobiliser le plus largement possible, entre rencontres des élu.e.s, réflexions juridiques et assemblée générale.

Une mobilisation sur plusieurs fronts

Pour mener à bien la bataille qui les oppose à la direction actuelle du CSE de la Caisse d’Épargne, l’association Home Cinéma, constituée par les occupant.e.s, est sur tous les fronts.

Le premier est le front judiciaire : la CFE-CGC, qui gère actuellement le CSE, les a en effet assignés en justice. Contestant la décision qui lui enjoint de quitter les lieux, l’association fait appel à un avocat, Maître Xavier Courteille. Elle a été rejointe récemment par Maître Jean-Louis Péru, qui s’est occupé de Mains d’œuvre avec le succès que l’on connaît (voir ici). 

Le deuxième est celui de l’interpellation des élu.e.s loca.les.ux : Carine Rolland, nouvelle adjointe à la Culture de la Mairie de Paris, s’est rendue sur les lieux vendredi dernier. Elle était accompagnée de Florentin Letissier (EELV), adjoint à l’ESS, Marie-Christine Lamardelay (Génération.s), adjointe à l’Éducation supérieure et la recherche et Laurent Audoin, élu EELV qui soutient activement l’association. De son côté, la mairie du 5e arrondissement de Paris, où se trouve le cinéma, a diligenté Pierre Casanova, adjoint d’arrondissement à la Culture (MoDem). L’association peut donc s’enorgueillir d’avoir réussi à réunir des sensibilités diverses lors de cette réunion du 11 septembre.

Last, but not least, le front médiatique : le cinéma a connu dès le début de son occupation une forte couverture médiatique, laquelle s’est encore accrue durant le confinement grâce à la projection de films sur le mur du cinéma. Vincent Thepaut, secrétaire général de l’association, décrit d’ailleurs cette occupation comme « un happening géant« . Depuis le déconfinement et la fin de ces projections spectaculaires, le cinéma propose tous les soirs, à 19h30, la projection d’un film accompagnée d’un échange avec un.e professionnel.le du cinéma. Catherine Breillat, Guillaume Brac… Nombreu.ses.x sont ce.lles.x qui se sont prêté.e.s au jeu.

Les questions judiciaires et politiques

La première bataille est donc la bataille judiciaire. Sur ce plan, les occupant.e.s ont peu d’illusions : iels savent être hors-la-loi en occupant un lieu qui, légalement, ne leur appartient pas. Toutefois, l’avocat Maître Xavier Courteuille voit quelques brèches dans la tenue de l’appel du 21 septembre.

La première est d’ordre juridictionnelle : l’occupation ne se fait pas à des fins d’hébergement et n’est pas faite par des individus mais par une association. S’il parvient à obtenir une requalification de cette occupation, l’avocat permettrait de mettre hors de cause les personnes assignées (qui doivent en l’état 350 euros d’astreinte par jour).

Un autre aspect de la bataille judiciaire est celle de la préemption : lors de sa visite du 11 septembre, Carine Rolland a insisté sur le fait que, si préemption il y avait, la Mairie se devrait de lancer un appel d’offres. Elle ne pourrait alors garantir à l’association que son projet soit choisi. Une remarque contestée par Maître Jean-Louis Péru : en 2006, le Conseil d’État a jugé légale une préemption en vue d’une revente à une société privée. Cette jurisprudence permettrait selon lui à la Mairie de Paris de préempter les lieux pour les revendre à l’association Home Cinéma. Il n’en reste pas moins que cette solution ne règle en rien la question fondamentale, celle de l’argent.

L’épineuse question économique

La question de l’argent est au cœur de la guerre qui fait rage à la Clef. Tout d’abord, si la CFE-CGC entend faire valoir son droit de propriété, c’est pour revendre les murs à raison de 4 millions d’euros. Une somme qui serait surévaluée : d’après Bernard Dantec, syndicaliste CGT de la Caisse d’Épargne, les lieux seraient officiellement évalués à seulement un million 5. Un différentiel qui suppose une très intéressante plus-value.

Ensuite, Laurent Audoin a indiqué lors de l’AG que la somme demandée par le CSE expliquait en partie les difficultés de la Mairie à s’engager financièrement : « Si les murs de la Clef coûtaient 400 000 euros, ce serait réglé depuis longtemps. » Certes, la Mairie a décidé de consacrer un budget à l’aide aux lieux culturels menacés ; pour autant, elle ne pourrait pas dépenser 4 millions aussi facilement. Aussi Laurent Audoin a-t-il longuement invité les occupant.e.s à diversifier les sources de revenus, appelant notamment à faire appel au mécénat. Et de propose comme mécène la Caisse d’Épargne, qui n’aurait pas grand chose à gagner à voir son nom associé à une opération de plus-value immobilière aux dépens d’un cinéma associatif. Aussi aurait-elle intérêt à aider financièrement l’association Home Cinéma pour redorer son blason.

Le modèle politique et social

Car l’un des mots d’ordre de l’association, outre la spécificité de la programmation de la Clef, c’est la lutte contre la spéculation immobilière dont l’attitude de la CFE-CGC Caisse d’Épargne serait représentative. A ce modèle capitaliste, elle oppose un contre-modèle « horizontal » et autogestionnaire Elle élabore ainsi  un projet de SCIC en lien avec Actes If (réseau de lieux artistiques et culturels indépendants) et de l’URSCOP (Union régionale des SCOP et SCIC). Aussi l’un et l’autre étaient-iels représenté.e.s lors de l’assemblée générale par Lucie Lambert et Pierre-Yves Fèvre. Ce soutien de structures stables et reconnues doit attester de la viabilité du projet de SCIC. La coopérative serait, selon Pierre-Yves Fèvre, une « charnière entre deux mondes », l’utopie et l’ancrage économique. De son côté, Lucie Lambert signale que seuls les lieux « intermédiaires », non soumis à une logique capitaliste classique, peuvent assurer la pérennité de certaines techniques comme la pellicule. Aussi les questions culturelle et politique seraient-elles intimement liées.

Le modèle désormais défendu va au-delà de la simple salle de projection : il s’agirait d’utiliser les locaux comme pépinière pour les artistes émergent.e.s, qui pourraient y monter leurs films et y travailler aux tâches administratives. Un projet qui séduit Vincent Rinaldi, de l’association Les Monteurs associés : monter dans les locaux d’un cinéma permet de faire de meilleurs choix de montage, puisqu’une même séquence ne rend pas du tout la même chose sur grand écran et sur un ordinateur. En outre, le concept de la pépinière permettrait de faciliter les échanges et le compagnonnage. La Clef se distinguerait alors des autres cinéma d’art et d’essai du quartier latin par cette attention à l’émergence et le maintien d’une unique projection par jour.

Il reste néanmoins à trouver les financements, qu’ils soient publics ou privés, permettant aux occupant.e.s de devenir propriétaires de leurs murs.

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Julia Wahl
Professeure de lettres durant dix ans, chargée de production de diverses compagnies de danse ou de théâtre, chargée d'action culturelle et des relations publiques... Tout ce qui a trait à la promotion de la culture et au développement de ses publics me passionne. Parce que l'on ne peut voir un spectacle sans vouloir transmettre ses émotions, je chronique régulièrement le cinéma, le théâtre et la politique culturelle pour Toute la Culture.

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