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Le jour où les Bouffes Nord ont préféré une messe de Kanye West à une pièce de Phia Menard

Le jour où les Bouffes Nord ont préféré une messe de Kanye West à une pièce de Phia Menard

03 mars 2020 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Ce dimanche 1er mars, le rappeur Kanye West a célébré une messe gospel dans le Théâtre des Bouffes du Nord. Cette location privée a eu comme conséquence l’annulation de la pièce de Phia Menard, Maison mère. Un choc dans la sphère culturelle.

Décidément, c’était un sale weekend. Comme à la roulette, les tirages ont beau être indépendants, ils sont quelques fois troublants de correspondances. Le chemin qui commença le vendredi par la cérémonie des Cesar pour se poursuivre samedi par un 49,3 décidé devant une assemblée vide semblait d’un coup être une ligne très droite ponctuée par le texte de Virginie Despentes sur l’impossible écoute des colères. Alors, l’arrivée en masse de cette photo de Kanye West en prêtre entouré de fidèles est venue de façon très inattendue compléter le paysage sombre du moment. 

Une messe dans un théâtre. Après tout, pourquoi pas. Une salle est louée par un particulier, il peut y faire ce qu’il veut. Mais, les Bouffes ne sont pas n’importe quelle salle.  Voir une messe évangélique aux allures gospels, ordonnée par un soutien ferme de Donald Trump dans le lieu fondé par Peter Brook, temple de l’espace vide, de l’imaginaire et surtout de  l’interculturalité, cela sonne tout de même faux. 

C’était avant de comprendre le pire. Pour célébrer cette messe, il a fallu annuler le spectacle de la veille. Le communiqué de presse du Théâtre des Bouffes du Nord explique « Devant l’incompatibilité technique des deux événements, nous avons pris cette décision et proposé à l’équipe artistique une nouvelle série de représentations ainsi qu’un dédommagement « . Et cela n’a pas suffi a calmer la colère de Phia Ménard.

Symboliquement, c’est dur. Phia Menard est une artiste, transsexuelle, sa pièce Maison Mère, est le volet 1 de ses Contes immoraux. Ce qui est assez drôle dans le contexte c’est que justement, cette pièce est une destruction qui nous laisse impuissants. Très fermement, l’artiste à déclaré sur sa page facebook : 

« Explications sur une déprogrammation..

Voilà cher.e.s, spectatrices et spectateurs, la vérité de la déprogrammation par la direction des #BouffesduNord de la représentation de #MaisonMère de notre compagnie de ce dimanche 1 mars 2020.

Notre pièce déprogrammée sous 24h de façon unilatérale vous a été présenté sous l’argument fallacieux de “problèmes techniques”. Comme vous pouvez le lire sur ce post des dites Bouffes du Nord, c’était un fake pour masquer la privatisation de ce théâtre privé au profit d’une messe religieuse et du fric du chanteur pro-Trump #KanyeWest.

Il me semble que lorsque l’on rompt un contrat de façon unilatérale et que l’on ment aux spectateurs délibérément, on n’en fait pas publicité où alors c’est que l’on affiche son mépris.

A voir que cette même direction est capable de se faire mousser en affichant via les réseaux sociaux, ce qu’ils considèrent comme un événement (privé et religieux) comme une gloire est un mépris pour nous, artistes et vous spectateurs et spectatrices.
Ce faisant il faut s’interroger sur la signification de cet acte.
Quid du préjudice commis auprès des spectateurs et spectatrices dépossédés de la vérité. Quid des compagnies professionnelles qui pourront voir leurs contrats être déchirés, leurs spectacles annulés du jour au lendemain pour faire de l’argent. Quid des relations entre producteurs et artistes. Quid de l’équipe administrative et technique des Bouffes du Nord qui doivent servir mais surtout subir de telle décision.

Je suis artiste, une femme trans, directrice de compagnie, je refuse le déni et le mépris pour notre équipe qui a travaillé durement pour faire exister cette tragédie de carton.
Je ne peux m’empêcher de penser et de m’associer aux puissants mots de Virginie Despentes dans sa tribune “Désormais on se lève et on se barre”.

Phia Ménard. »

Les réactions ne cessent depuis, et l’information a été relayée par des médias hors du champs culturel.  Mais pour quelles conséquences ? Phia Menard ne joue plus aux Bouffes, cette représentation devait être la dernière.  Néanmoins, un dédommagement a été proposé, ainsi que de nouvelles dates de représentation. Est-ce que Phia Menard acceptera ? C’est à suivre.

Visuel : ©Page Facebook du Théâtre des Bouffes du Nord

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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