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Le vendredi 13 novembre 2015 de la rédaction

Le vendredi 13 novembre 2015 de la rédaction

20 novembre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Nous l’avons déjà écrit, aucun journaliste de Toute La Culture n’a perdu la vie lors des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Mais tous ont été touchés. Tous pleurent les amis qui sont tombés, et pleurent aussi aux côtés de  leurs amis, et des familles de leurs amis qui attendent de pouvoir enterrer leurs morts. Certains ont souhaité témoigner. 

 Un vendredi soir rue de Charonne, par Geoffrey

Vendredi soir, le 77 rue de Charonne, un théâtre, une présentation, un metteur en scène, des verres à aller boire, pas de place au Petit Baiona, rendez-vous un peu plus loin à la Plage, pas de terrasse, une envie d’être assis en terrasse pourtant, des comédiens, de la bière et du punch qui détendent, des crépitements à 21h30, un regard par la fenêtre, une femme à terre l’air sonné, de petites fumées grises devant elle, un « c’est quoi ce bordel », une histoire de pétards, démentie très vite, une impression de trou noir, une confusion, des portables, des informations, une situation grave, les angoisses de certains, appeler vite tout le monde. Personne n’est à Paris. L’attente, une fausse alerte, un homme consciencieux à la porte, une sortie au bout de deux heures, une marche rapide, un appartement, des infos et des alcools, l’attente, des départs, un taxi au vert, un chauffeur tenace et bavard, la banlieue une heure plus tard, sa mère encore debout. Une impression pas descriptible qui durera, et une envie de se rapprocher des gens dans la rue qui viendra.

Ceux qui m’aiment prendront le train par Clémence
Vendredi 13, j’ai pris le train à 21h21 à Gare de Lyon. Je rentrais chez moi, voir ma famille, heureuse de profiter de quelques jours de verdure et de calme. Et puis, 22h, dans un wagon presque entièrement vide, je remarque une alerte info sur mon téléphone. « Fusillade à la terrasse d’un restaurant dans le 11e ». Sous le choc, je prends immédiatement des nouvelles de mes amis. Puis les alertes infos continuent de défiler, l’horreur continue de s’exacerber, et les amis prennent du temps à me répondre. Ou en tout cas, c’est ce qui me semblait, mais le temps s’écoule tellement lentement à ce moment là, que je ne sais plus vraiment en fait. Ma respiration se serre pour tous les gens que je connais, et tous ceux que je ne connais pas. C’est la première fois que je suis autant bouleversée pour ceux que l’on appelle les inconnus, et dont on commence à compter les morts. Plus je m’éloigne de Paris, plus j’ai envie de revenir. J’ai envie de rentrer chez moi, finalement. Mais dans l’autre sens.

Rendez-vous avec Cécile Misse par Constance

J’ai rencontré Cécile Misse au Théâtre de Suresnes, où j’ai fait deux escales professionnelles aux relations publiques. Cécile travaillait à la production, dans le bureau d’en face. On se retrouvait souvent toutes ensemble dans le foyer à l’heure du déjeuner, on parlait de tout, de rien, de la vie. Il y a un an, elle nous racontait son voyage au Chili. C’est la première fois qu’elle allait dans le pays de son amoureux, Luis. Elle était douce, généreuse et disponible. J’ai ainsi furtivement croisé sa route et la tristesse me hante. Je pense alors à l’équipe du Théâtre pour qui le retour à la réalité doit être si terrible. J’imagine alors sa famille et ses amis pour qui la douleur doit être insoutenable. Je pense aussi à tous ces autres partis injustement et à toutes ses familles dévastées. Sur la carte que j’ai reçue à mon pot de départ, Cécile avait signé avec sa sincère spontanéité, « à très bientôt ici ou ailleurs !». Ce sera ailleurs jolie Cécile. Constance

Parce qu’aujourd’hui survivre ne m’intéresse plus. Par Elodie.

Vendredi se tenait la Première de L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau au Théâtre de la Croix-Rousse, à Lyon. L’œuvre était originale (il n’y a qu’à voir le titre) et suivie du fameux cocktail de Première. J’y retrouvais deux amis journalistes, Anton et Yannick, ainsi que l’attachée de presse de l’Opéra de Lyon. Nous avons ri, parlé, mangé, bu, une très belle nouvelle a été annoncée, nous avons parlé d’enfants, d’avenir, d’amitié, d’art, d’opéra… En gros, nous avons fait presque tout ce que ces barbares condamnent. Triste victoire que cette constatation, mais victoire tout de même.

Sur le chemin du retour, Yannick a regardé son téléphone et a fait défiler Twitter. Il nous a informé qu’il y aurait eu une prise d’otages au Bataclan, il y aurait eu des morts… cela restait très flou. Tout de suite, nous repensions au 7 janvier dernier et parlions de Charlie Hebdo. Nous nous sommes ensuite séparés, et Anton et moi continuions de parler de nos familles, de nos vies, de la vie… de tout et de rien. J’arrivai finalement chez moi et m’assis sur mon canapé pour jeter un œil à mes réseaux sociaux et en savoir plus sur cette « prise d’otages » nébuleuse… C’est à ce moment que la soirée a totalement basculé.

Les tweets défilaient sous mes yeux hagards et mon cerveau est littéralement passé en pilotage automatique lorsque j’ai compris : des otages, non, mais un massacre, des morts, des tirs dans la rue, des gens apeurés qui cherchaient un asile pour échapper à la barbarie. Vite, relayer ces #portes ouvertes, faire circuler les informations mais les trier auparavant : cela ne sert à rien de relayer un nombre de morts que l’on sait imaginaire, les tirs et l’assaut ayant encore lieu. Sous mes yeux défilaient les appels à l’aide, les offres d’asile improvisés chez les particuliers, des messages d’amis et de collègues m’affirmant qu’ils étaient en vie. Comment aurais-je pu me douter qu’en novembre 2015 il serait nécessaire d’envoyer ce genre de message dans notre pays ?

J’ai donc suivi les chiffres des morts, contradictoires, mais toujours trop élevés, ne cessant de grandir. J’ai vu des centaines de messages, des appels à l’aide, des mains tendues et des portes ouvertes. Puis une fois cette première vague terminée, j’ai vu des visages passer, encore et encore, des hommes et des femmes dont on n’avait aucune nouvelle… J’ai vu certains –trop nombreux– de ces mêmes visages revenir encore le lendemain, accompagné d’une information cinglante : celle de leurs décès. J’ai vu des gens pleurer, des gens perdus, des héros… J’ai eu peur pour mes amis, j’ai eu peur de voir leurs visages à eux aussi apparaître…

Mais je n’y étais pas.

Arrivée à 4h du matin, physiquement éreintée, je me suis couchée avec ce sentiment coupable d’abandonner ces parisiens depuis mon lit lyonnais.

48h à scruter le net, me refusant de voir les informations et les vidéos par respect pour les victimes. 48h à voir des hommages dans le monde. 48h qui me semblent aujourd’hui encore irréelles. 48h. Voilà ce que j’ai tenu. 48h à ne pas laisser passer les larmes et à taire ma peine, à m’absoudre de ces sentiments forts qui frappaient à mes lèvres et aux coins de mes yeux. Mais mon corps a fini par lâcher : mes mains tremblaient sans raison et les larmes retenues ont forcé le passage dimanche soir, une fois l’article sur les hommages envoyé. J’ai pleuré. J’ai pleuré ce passé glorieux attaqué, notre histoire. J’ai pleuré ce présent abominable. J’ai pleuré cet avenir ténébreux annoncé par la nuit. Oui, j’ai beaucoup pleuré…avant de sécher ces larmes sur un Stabat mater de Pergolesi de toute beauté, j’ai pleuré des larmes qui venaient du fond de mes entrailles, lourde d’un sens qui m’échappe.

Je ne vais pas mentir : depuis vendredi, je ferme mes deux verrous ou lieu d’un. Samedi, même si c’était sans raison, je suis sortie, par pur esprit de contradiction bien français, et de manière totalement illogique j’ai senti la peur dans mes escaliers d’immeuble. Cela m’a conforté dans l’idée que je devais aller dehors. La peur est passée en à peine quelques minutes. Parfait : ils ont perdu.

Seulement si la peur est passée, un autre sentiment s’est installé et s’est insinué profondément en moi lundi : la culpabilité. Non pas celle de ceux qui sont en vie envers ceux qui sont morts, mais celle de la légitimité de ma peine : j’ai eu la chance de ne perdre personne de ma connaissance vendredi, je n’étais même pas à Paris. Partager la douleur ne me pose aucun problème de conscience, mais cette peine viscérale, de quel droit puis-je la ressentir ? Aujourd’hui encore mes mains tremblent sans raison sous le coup de ces deux émotions qui discourent en moi, peine et culpabilité. Rien n’y fait. Si seulement je pouvais me rassembler et voir que je ne suis pas seule… mais même là, je ne suis pas certaine de pouvoir exorciser ces démons. Je suis pourtant allée à la minute de silence place des Terreaux, dans un bel instant de communion. Aucune apparition du maire. Impression d’abandon. Dans un esprit lyonnais de résistance personnelle, je suis ensuite allée m’acheter un bon saucisson aux Halles Paul Bocuse que j’ai accompagné d’un bon verre de blanc. Trajets en musique, cela va de soi. Mais l’impression d’abandon est revenu lors de la réouverture de l’Opéra de Lyon où aucun discours ne fut prononcé. On joue la Marseillaise jusqu’au Met de New York et à Lyon (qui joua le rôle de capitale de la France jusqu’au XVIIe siècle, où fut Jean Moulin, où l’on répond aux ténèbres par des lumignons aux fenêtres), à Lyon, la seule annonce que nous avons eu est celle de l’enregistrement vocal nous demandant d’éteindre nos téléphone. La honte s’ajoute à présent à la douleur, à la peine et à la culpabilité.

Alors oui, j’ai mal. Mal de cette douleur indicible que ce texte ne traduit finalement même pas. Mal de bien des façons, toujours indescriptibles mais que vous comprendrez très certainement pour en partager au moins quelques-unes si ce n’est toutes. Mal de ressentir une peine dont je m’estime illégitime. J’en ai mal à en pleurer, surtout pas à en crever. J’en ai mal et j’en ai marre. Marre au point d’être saisie d’une terrible rage que je laisse envahir chaque coin de mon corps et de mon esprit, une rage incontrôlable que je ne souhaite pas stoppée, une rage qui se déverse et se glisse petit à petit jusque dans ma vision des choses, une rage qui conduit mes actes depuis samedi, une rage que je laisse couler dans mes veines avec un sourire au coin des lèvres, une rage qu’aucune autre rage ne vaut : la rage de vivre.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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