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Charlie Hebdo : La Grande Bretagne est-elle trop polie ou trop effrayée?

Charlie Hebdo : La Grande Bretagne est-elle trop polie ou trop effrayée?

21 janvier 2015 | PAR La Rédaction

Les événements des 7 et 9 janvier à Paris ont été couverts avec intensité par les médias britanniques, tout comme la marche du 11 janvier. Mais quand il a été question de parler de la nouvelle édition de Charlie hebdo, ils se sont montrés étrangement timides. Une timidité qui semble symptomatique d’un politiquement correct typiquement britannique et qui nous empêche de trouver une manière cohérente de dialoguer avec l’Islam et de répondre à l’extrémisme islamique. 

Pour lire le texte en anglais, c’est ici.

707192-une-charlie-pngJ’ai appris qu’il y avait eu une fusillade à Charlie hebdo seulement quelques minutes après qu’elle a eu lieu et quand j’ai regardé les nouvelles de la BBC, j’étais abasourdi de voir une rue que j’avais arpentée tout juste 24 heures auparavant, lors d’un voyage à Paris. Cela m’a ramené à 2004, quand je venais de déménager à Madrid et que je me suis réveillé un matin en entendant les explosion de la gare d’Atocha, proche de mon appartement. De retour en Grande-Bretagne pour le week-end j’ai découvert le visage familier de Jamal Zougam dans les pages du Sunday Times. Lui qui m’avait reçu dans une boutique de téléphones mobiles de Madrid était arrêté comme l’un des chefs de l’explosion d’Atocha. Entre cette expérience et une enfance en Angleterre où j’ai grandi dans la crainte des attaques de l’IRA, le terrorisme m’a toujours semblé quelque chose de proche et en même temps une partie des risques de la vie que ne devrait pas affecter notre comportement. En tout cas pas plus que les accidents de la  route ne devraient nous empêcher de prendre le volant.

Mais comment répondre? Dans le cas des bombes dans la gare de Madrid, des graffitis anti-musulmans sont apparus sur les murs de la ville, et le conseil municipal les a sagement et très rapidement fait effacer par des forces spéciales. C’était leur manière simple mais efficace de contrer l’islamophobie. Dans les mois et les années qui ont suivi, je n’ai pas ressenti une montée des sentiments anti-musulmans en Espagne, même si le pays a une longue histoire de rapports très compliqués avec cette religion. Ce qui s’est passé après les attentats de Madrid, c’est surtout, comme en France la semaine dernière (et comme il ne s’est pas passé aux Etats-Unis en 2001 ou en Angleterre en 2007), c’est une urgence viscérale, générale et spontanée de prendre d’assaut les rues pour montrer que la population du pays ne se laissera pas impressionner. La vision de millions d’espagnols – avec parmi eux les leaders politiques et la famille royale – descendant dans les rues sous une pluie battante alors que les assassins étaient toujours en cavale et armés, est l’une des forces qui m’a vraiment donné envie de rester vivre en Espagne.

Après les attentats de Paris, les médias britanniques ont parlé des messages de défense de la liberté de d’expression, rappelant que la satire a toujours été un phénomène important en Grande-Bretagne et qu’elle a pu être particulièrement sévère sur la question des religions (Peut-on aujourd’hui imaginer faire rire de l’islam comme les Monty Python l’ont fait avec le Christianisme dans la Vie de Brian? ). Et en effet, être capable de « blaguer » et de faire de l’autodérision sur l’actualité est perçu comme une force de caractère, dans ce cas. Et puis la nouvelle édition de Charlie Hebdo est sortie, et a fait – dans tous les sens du terme- « la une ». La couverture elle-même exprimait avec à la fois du pardon, et de la douceur. Qu’on y voit le prophète n’a pas gêné outre-mesure les journalistes et les commentateurs français. Mais en Grande-Bretagne, cela a créé une situation bien étrange.

Quand j’ai regardé le reporter de la BBC évoquant ce nouveau numéro du journal attaqué devant un kiosque français, la couverture de Charlie hebdo n’était visible ni sous forme d’affiche (hors champ), ni sous forme de pile de magazines en vente (on ne le montrait pas). Et le journaliste décrivait dans les détails cette couverture, comme s’il devait en parler à un public aveugle. Aucune explication n’a été donnée sur cette drôle de manière de ne pas montrer ce dont on parle. Et c’est sur le même mode que toutes les chaînes d’information anglaises ont parlé de la couverture de Charlie Hebdo. Les télés anglaises se sont mises non seulement à prévenir d’avance les spectateurs que des images pouvaient offenser certains mais ont aussi évité de montrer les visuels qui pouvaient choquer . Et quand je me suis tourné vers les journaux britanniques, la plupart ne montraient pas la couverture de Charlie Hebdo, ou alors repliée de manière à ce qu’on ne la voit pas vraiment. Certains montraient carrément d’autres caricatures . Si bien qu’il y avait des articles entiers sur le sujet sans que l’on voit la fameuse couverture. Seuls les deux journaux les plus réputés sont eu le courage de la montrer. Mais, alors que la plupart des journaux américains ont franchement publié le visuel de la couverture de Charlie Hebdo, le Guardian et le Independent se sont sentis obligés de justifier leur décision de l’inclure (même si c’était en tout petit format).

Dernièrement, il y a eu plusieurs incidents (des écoles d’Etat à Birmingham poussées à adopter des idées islamiques par la pression de parents d’élèves) ou crimes (des horribles histoires d’abus sexuels de jeunes filles par des gangs de garçons d’origine pakistanaise) en Angleterre, où les autorités ne sont pas intervenues ou à contrecœur, par peur de se retrouver taxées de racisme et d’intolérance. Je pense réellement que l’Angleterre est l’une des sociétés les plus ouvertes et tolérantes de la planète. Cela a pris du temps, après de longs moments d’obscurantisme et on est encore bien loin de la perfection. Mais dans le cas du conservatisme et de l’extrémisme islamiques, il semble que nous donnons libre cours à un sens très britannique de la politesse et que nous souhaitons éviter à tout prix d’offenser ceux qui ont envie de faire sécession et s’empareraient de l’offense comme d’un motif de disruption. S’il est juste de se méfier de toute utilisation des derniers événements pour créer de la haine anti-musulmane, il est aussi juste d’être méfiant vis-à-vis de certains leaders religieux qui souhaitent ouvertement abuser du libéralisme anglais pour imposer des politiques musulmanes au pays.

Et ne pas montrer la couverture pacifique d’un magazine qui vient d’être attaqué dans ces conditions semble se rapprocher de lever les mains en l’air en disant « Ok, vous avez gagné, ne tirez pas, nous ferons tout comme vous le voulez ». Nous devons être plus courageux et moins polis pour la tolérance que nous avons claironnée ces derniers jours demeure une réalité en Grande-Bretagne. C’est seulement ainsi que les Britanniques pourront profiter de la liberté et de l’égalité à laquelle ils ont droit.

Peter Domankiewicz*

*Peter Domankiewicz est un réalisateur anglais. Après avoir vécu 7 ans à Madrid, il est de retour à Londres. Son premier long métrage, « Tea and Sangria » sort très bientôt en Angleterre. Toute la Culture a pu le voir en avant-première au festival du film britannique de Dinard.

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