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J’écris ton nom

J’écris ton nom

16 novembre 2015 | PAR Clémence Charrier

En ces temps de deuil national, d’effroi, de révolte, beaucoup de réactions différentes sont apparues dans le paysage des personnalités françaises. Qu’elles soient politiques, culturelles, sportives, toutes ont témoigné de leur horreur absolue et de leur soutien. Mais ce que l’on remarque, c’est que certaines ont utilisé une voix particulière pour s’exprimer, celle de la référence à la littérature. Audrey Pulvar a ainsi cité René Char, Fabrice Luchini s’est appuyé sur une phrase de Céline. Le musicien Ibrahim Maalouf a, lui aussi, exprimé ses pensées par l’intermédiaire d’un auteur, le franco-libanais Amine Maalouf, en publiant un extrait de son livre Identités Meurtrières. De même, une citation de La Peste, d’Albert Camus, s’est vue plusieurs fois publiées sur les réseaux sociaux. Pourquoi ce recours ? Pourquoi la littérature devient-elle le symbole de la révolte, de la liberté, de la vie ?

Commençons par une adresse faite par Micromégas au peuple terrien, lors de son voyage dans le cosmos : « Ô atomes intelligents, dans qui l’Être éternel s’est plu à manifester son adresse et sa puissance, vous devez sans doute goûter de joies bien pures sur votre globe ; car, ayant si peu de matière et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à aimer et à penser, c’est la véritable vie des esprits. Je n’ai vu nulle part le vrai bonheur, mais il est ici sans doute. » Cette exclamation si spontanée du héros de Voltaire, approche le monde par son âme, et fait de lui par ces simples mots, le théâtre d’un peuple qui se définit par son amour et son esprit, un peuple qui donne sa parole, qui échange ses sentiments, un peuple entier, un peuple qui vit à travers sa liberté. C’est le propre de l’humanité qui est ainsi contenu dans cette phrase ; la littérature a mis au jour ce qui fait de l’homme un homme. Et comment exerçons-nous cette liberté ? En vivant, tout simplement. Cette notion qui paraît si complexe, si peu aisée à définir, qui se présente dans nos vies comme une lumière au bout du chemin, un état à atteindre, comme un leitmotiv qui rythme parfois, souvent, nos pensées, nos actions, nous l’exerçons de fait en vivant, en continuant, en étant des êtres qui pensent, qui aiment, qui agissent. C’est elle notre liberté, c’est elle que nous retrouvons dans la littérature, dans la culture, symbole de l’espérance, de la volonté, du choix. C’est elle que nous retrouvons chez les héros littéraires les plus connus, dans leur simple besoin d’exercer leur liberté à travers la vie qu’ils mènent. Que ce soit le Dom Juan de Molière, le Colin de Boris Vian, ou les Arianne et Solal d’Albert Cohen, tous font le choix de la vie. Cette liberté littéraire se ressent tout autant dans l’écriture que dans le récit, tout autant dans l’auteur que dans le destin de ses personnages.

Comme le dit André Malraux, « Les idées ne sont pas faites pour être pensées, mais pour être vécues. » La liberté n’a pas de plus belle personnification que l’homme qui marche, l’homme qui rit, l’homme qui aime, l’homme qui parle, l’homme qui écoute, l’homme qui fait l’amour, l’homme qui vit. « Ah ! Comme la vie serait triste / Triste, triste, triste / Ah ! Comme la vie serait triste / Si l’on ne pouvait pas chanter. » nous dit Boris Vian. Comme la vie serait triste si elle ne vivait pas, comme la vie serait triste si elle ne profitait pas, comme la vie serait triste, si elle se refusait sa propre liberté. C’est sa plus grande valeur que l’on a attaquée en s’en prenant à elle. La liberté, la liberté, la liberté. Ce mot se retrouve dans toutes les bouches, dans tous les écrits, dans toutes les littératures, elle est criée, elle est chuchotée, elle est aimée. Elle est notre trésor, notre voix et notre silence. Les écrivains la demandent, la proclament, la décrivent. Parfois sans que l’on ne s’en rende compte. Des textes peuvent prendre un nouveau sens quand nous les relisons après que notre principe de vie ait été bafoué. Nous trouvons quelque chose de différent, une résonance autre. Chaque manifestation de la vie par les mots sur du papier se transforme en une ôde à la liberté. Les poèmes, cris du cœur, sont lus sous le jour d’un nouvel élan qui nous anime. Ainsi, à la lecture du Pont de Mirabeau, récit des amours passées, les vers se transforment dans nos esprits, et lorsqu’Apollinaire écrit « Et comme l’Espérance est violente / Vienne la nuit sonne l’heure / Les jours s’en vont je demeure », un mouvement universel que l’on ne soupçonnait pas nécessairement peut se dégager de cette poésie. Les mots sont toujours le reflet du contexte dans lequel nous les lisons, c’est pour cette raison que leur pouvoir est infini, et qu’ils sont autant porteurs de liberté, cette liberté qui transcende les textes, et qui transcende les peuples. La littérature, manifestation de la vie dans sa plus simple existence, ses mots. Elle est la liberté, parce qu’elle est la vie. C’est elle aujourd’hui que nous célébrons, que nous clamons, que nous continuons d’étaler à la face du monde entier, malgré tout, la littérature à nos côtés. Et avec nous, c’est la culture toute entière qui l’appelle. « Et par le pouvoir d’un mot / Je recommence ma vie / Je suis né pour te connaître / Pour te nommer / Liberté. »

VISUELS © Rabii Rammal Twitter

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Clémence Charrier

4 thoughts on “J’écris ton nom”

Commentaire(s)

  • angelique

    Merci beaucoup pour ce bel article ! La culture est tellement vitale et prolifique, il s’agit bien de lui rendre hommage à travers une vie qui vit.

    novembre 17, 2015 at 16 h 00 min
  • Frédérique

    Dans le brouillard de ces derniers jours, merci pour ces mots qui nous rappellent, à nous, littéraires, et même à tous ceux qui ne le sont pas, ou pas encore ; que notre travail, nos réflexions, nos pensées et les mots qui constituent notre bagage ne sont pas vains.  » Faire un livre qui soit un acte « , disait Leiris ; et c’est écrire la Liberté, la Liberté intemporelle, universelle et nécessaire, que personne ne pourra nous enlever. Merci.

    novembre 17, 2015 at 20 h 51 min
  • Jean et Mireille Coulomb

    Quel bonheur de te lire ! félicitation,
    merci et toute notre affection.

    novembre 22, 2015 at 17 h 21 min
  • Jean et Mireille Coulomb

    Ces pages sont très intéressantes, riches et sensibles.
    c’est de la lumière qui traverse le brouillard actuel.
    merci.

    novembre 22, 2015 at 17 h 57 min

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