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Ivan Passer et toutes les choses qui arrivent quand il ne se passe rien

Ivan Passer et toutes les choses qui arrivent quand il ne se passe rien

17 janvier 2020 | PAR zoe david rigot

« Il pensait que les films, comme les hommes, ont une vie ; que certains sont éphémères, quand d’autres laissent une trace » nous dit Radio Prague à propos d’Ivan Passer. Sa disparition ne passe pas inaperçue, et ses films lui survivront; nous revenons sur son oeuvre.

Né à Prague, le réalisateur et scénariste Ivan Passer commence à faire des films en République Tchèque en participant à la Nouvelle Vague tchécoslovaque dont il est l’un des pionniers. Ce mouvement, créé par les étudiants de l’académie du film de Prague dans les années 1960, accompagne le sursaut libérateur du pays et l’élan de la jeunesse jusqu’au Printemps de Prague, en 1968. Le pays est assujetti au bloc soviétique depuis plusieurs années, et les gens s’essouflent – dans l’air de la révolte, le cinéma tchécoslovaque se déploie et met au monde un certain nombre de perles internationalement reconnues dans le septième art. L’oeuvre de Kafka est rendue au public avide, un soupçon de créativité se saisit alors du pays et embrasse le peuple. Milan Šimecka, journaliste et écrivain slovaque, dit avec beaucoup de poésie au sujet de cette époque :

« À ce moment-là, mon pays était comme une planète qui, par un étrange concours de circonstances, avait quitté son orbite et suivait sa propre trajectoire dans l’espoir incertain de rejoindre une autre orbite plus proche du soleil. »

(cité par Nicolas Le Thierry d’Ennequin, sur le site de la cinémathèque).

Ivan Passer était toujours à la recherche d’un vent meilleur. Si le vent ne se montrait pas, il fallait le provoquer. En 2008, une petite cinquantaine d’année après les évenements,  il confie à Radio Prague :

« C’était une période excitante car il y avait le Printemps de Prague qui se tramait à ce moment-là, avec tout l’espoir en l’avenir qu’il faisait naître chez les gens. Il y avait une sorte de conspiration de masse, les gens se sentaient liés par quelque chose qu’ils avaient en commun (…). Je me souviens surtout des bonnes choses. Nous faisions des films passionnants à cette époque. Chacun de nous était différent, mais nous venions tous de la même école, alors nous étions en compétition, mais sur une base très amicale : nous lisions les scénarios des autres, nous nous aidions, nous nous donnions des conseils… C’était une époque merveilleuse de ce point de vue. »

En 1965, Passer réalise son premier long métrage, Éclairage intime, chef d’oeuvre de la Nouvelle Vague longtemps considéré comme le film phare du mouvement. C’est un film du quotidien, caractéristique du « cinéma du rien » : deux anciens camarades du conservatoire se retrouvent pour un concert où ils joueront tous les deux. L’un d’eux est ‘de la ville’, il vient avec sa petite amie; l’autre est ‘de la campagne’ et c’est lui qui accueillera ses amis chez lui, où il vit avec sa femme, ses enfants et ses beaux-parents. Ivan Passer décrit là deux jours de retrouvailles, à côté desquels la famille débat des tous et des riens avec beaucoup d’humour. Emprunt de l’atmosphère de son court métrage Un fade après-midi (1964), il tente de saisir les choses qui arrivent quand il ne se passe rien. Il est agréable de retrouver cette simplicité sensible, cette attention particulière aux effets délicats de la vie dans une oeuvre cinématographique. On y retrouve des silences, des soupirs, et de la musique choisie. C’est une oeuvre pleine de poésie.

 

 

En 1967, alors que le régime communiste tchécoslovaque fait face aux protestations, Milos Forman réalise Au feu, les pompiers ! avec Ivan Passer qui l’aide à l’écriture du scénario. Mais voilà, le film de nos deux réalisateurs contestataires épris d’humour est une comédie satirique de la Tchécoslovaquie de l’époque, ce qui ne plait pas au Parti Communiste. Le film est condamné, Milos Forman et Ivan Passer préfèrent donc fuir aux États-Unis.

Passer s’installe à New-York  et pense ne faire que des petits métiers. Quelques bonnes rencontre lui permettent toutefois de se relancer dans le cinéma. Il ne tarde pas : en 1971, il réalise Né pour vaincre, un drame policier relevé d’humour noir avec Robert de Niro et Georges Segal.

 

 

En 1981, Passer réalise Cutter’s way (La Blessure) considéré aujourd’hui comme son chef d’oeuvre. Alex Cutter (Jeff Bridges), personnage traumatisé par la guerre du Vietnam, se joint à son ami Richard Bone (John Heard) afin d’élucider un meutre dont ce dernier a été est témoin. La compagne d’Alex, Mo’ (Lisa Eichhorn) va aussi mener l’enquête. L’amitié entre les membre du trio est intense, sa description n’en est que plus réjouissante. À sa sortie, Cutter’s way est très mal accueillit; c’est sans doute parce que c’est un film mystérieux, dilatant l’angoisse dans une peinture acerbe d’une Amérique sans pitié. Passer avait été marqué  par des scènes de violences pendant l’occupation – ce sont des évenements qui restent latents et que l’on sait sous-jacents de l’atmosphère de son cinéma. Pourtant, Cutter’s way est d’une délicatesse déstabilisante et d’une force dramatique exeptionnelle.

 

 

Ivan Passer continue à écrire et à réaliser des films jusqu’en 2005. Il refusait de faire des films violents parce qu’il considérait que c’était dangereux : on ne connait pas le spectateur. Aussi, il a vu la vraie violence pendant la Seconde Guerre Mondiale… c’est pourquoi, dit-il dans un entretien avec  Ronald Bergan en 2016, il n’a réalisé que très peu de film ces dernières années.

Cela rend son cinéma d’autant plus précieux et singulier. Un cinéma tout en finesse, tantôt aux histoires sombres, tantôt à l’humour acéré, joueur parfois, sensible toujours.

 

Visuel : ©Affiche éclairage intime

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zoe david rigot

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