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[INTERVIEW] Rémy Degoul: Albert Camus et le journalisme

[INTERVIEW] Rémy Degoul: Albert Camus et le journalisme

08 novembre 2013 | PAR Alice Dubois

Ancien administrateur du Fonds Européen pour la Liberté d’Expression, Fondateur du think tank Europe Creative et du webmag The Dissident, Rémy Degoul a accepté de nous rencontrer pour évoquer avec nous la vision du journalisme d’Albert Camus et sa résonance actuelle.

 

Vous êtes un fervent lecteur de l’œuvre d’Albert Camus et un grand admirateur de l’homme qu’il fût. Comment avez-vous découvert son travail ?

C’est à partir d’un intense moment d’émotion, que j’ai commencé à m’intéresser à l’œuvre de Camus ; je découvre l’importance de l’homme, de l’écrivain et de la conscience qu’il représentait en voyant mon père pleurer lorsqu’il apprit le décès de Camus en janvier 1960.

Ma première lecture fût Noces, dont j’avais appris l’existence par un camarade de lycée, fils de pieds noirs originaires d’Oran. Ce texte magnifique, est une ode à la liberté et à la beauté, et me fit l’effet d’un jaillissement de lumière, des sens, d’une joie de vivre qui égayait d’un coup mes heures sombres et tristes passées dans un pensionnat de province.

 

En 1939, Albert Camus rédige un manifeste, aussitôt censuré, sur le métier de journaliste où il dénonce la désinformation généralisée qui façonne les médias français de l’époque. Il y définit notamment « les quatre commandements du journaliste libre« . En quoi consistait ce manifeste ?

A rappeler notamment au journalisme et aux journalistes, leur devoir de rester libres…Lors d’un colloque que nous avions organisé à Nantes en 2012 consacré à la liberté de l’information, j’avais tenu à mentionner ce manifeste découvert récemment et à rendre hommage à Camus, à son courage et à son engagement indéfectible pour la liberté et la vérité.  Il le rédige en 1939, en pleine censure de la presse, et convie envers et contre tout, les journalistes à rester libres, et leur propose 4 commandements du journalisme libre :  «  Lucidité, ironie, refus et obstination ». Albert Camus y dénonce la désinformation qui gangrène la société et poursuit la rédaction de sa charte de l’information, garante de la démocratie, pour peu qu’elle soit, je le cite : «  Libérée de l’argent… ». Phrase qui reste oh combien d’actualité…et que beaucoup d’entre nous devraient méditer.

 

Ce texte a été écrit près de trois mois après le début de la seconde guerre mondiale. Albert Camus avait alors 26 ans. Selon vous, en quoi est-il toujours d’actualité ?

Albert Camus est un passeur de la démocratie et celle-ci n’est pas un acquis, elle est certes un éternel débat, mais elle est aussi un éternel combat, or nous avons la chance de vivre en démocratie et elle est toujours fragile et perfectible. Notre rôle et notre responsabilité de citoyen consistent à la défendre et à la promouvoir par l’information de qualité, par le débat et les choix individuels et collectifs que nous faisons et qui conditionnent la nature même de notre modèle de société et la qualité de notre « vivre ensemble ». C’est ce que nous rappelle Albert Camus, dans ces engagements, les causes qu’il a choisi de défendre et sa fidélité aux autres, aux plus démunis, et à la défense de la vérité, de la liberté, et de la condition humaine.

Nous en détourner revient d’une part à ne pas respecter les combats menés pour la démocratie par nos anciens, dont nous bénéficions aujourd’hui, et d’autre part à faciliter toutes celles et tous ceux qui en France comme ailleurs dans le monde  s’emploient à la détruire ou à l’affaiblir ; en limitant notamment les contrepouvoirs indépendants, en instrumentalisant et manipulant l’opinion et la vigilance des citoyens et en opacifiant la publicité des affaires.

Pour conclure en ces temps du centenaire de Camus, je voudrais citer Jean Vilar, le fondateur du festival d’Avignon, qui au lendemain de la mort de Camus disait «  Pour beaucoup d’entre nous qui commencèrent leur tâche après 1940, la disparition de Camus est grave, elle accentue notre solitude. » Elle accentue aussi la nôtre.

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Alice Dubois
Alice a suivi une formation d’historienne et obtenu sa maitrise d'histoire contemporaine à l'université d'Avignon. Parallèlement, elle est élève-comédienne au Conservatoire régional d'art dramatique de la ville. Elle renonce à son DESS de Management interculturel et médiation religieuse à l'IEP d'Aix en Provence et monte à Paris en 2004 pour fonder sa propre compagnie. Intermittente du spectacle, elle navigue entre ses activités de comédienne, ses travaux d'écriture personnels et ses chroniques culturelles pour différents webmagazines. Actuellement, elle travaille sur un projet rock-folk avec son compagnon. Elle rejoint la rédaction de TLC en septembre 2012. Elle écrit pour plusieurs rubriques mais essentiellement sur la Littérature.

One thought on “[INTERVIEW] Rémy Degoul: Albert Camus et le journalisme”

Commentaire(s)

  • « Libérée de l’argent… » toutes les presse peuvent l’être ou presque toutes (j’entends les hommes de presse), on peut même être libres de la justice, mais comment se libérer du diktat de sa propre mère ?!
    Camus a-t-il conçu un commandement dans ce sens ?

    juin 5, 2016 at 22 h 43 min

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