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[Interview] Hervé Lapatie : »Le préservatif dans la communauté gay n’est plus aussi omniprésent qu’avant »

[Interview] Hervé Lapatie : »Le préservatif dans la communauté gay n’est plus aussi omniprésent qu’avant »

01 décembre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Dans le cadre de notre rituel dossier Sida, nous avons demandé à Hervé Lapatie de nous répondre. Cet activiste gay de 56 ans, animateur de la discothèque Le Tango La Boîte à Frissons est référent du pôle santé du Centre LGBT Paris Île-de-France. Il nous a parlé de la question de la prévention au VIH dans les lieux gays.

Quelle est la place des préservatifs dans les lieux gays? Sont -il toujours présents et gratuits dans des lieux qui ne sont pas dédiés au sexe ?

A partir de la fin des années 80 nous trouvions des préservatifs gratuits partout, dans tous les établissements gays, bars discothèques, sex-clubs… Aujourd’hui seuls les lieux dédiés aux contacts sexuels en mettent systématiquement à disposition de leur clientèle. Le préservatif dans la communauté gay n’est plus aussi omniprésent qu’avant.

Autre souci, il y a eu une évolution technologique du préservatif, et une diversification qualitative de ce produit : des textures plus fines, plus agréables, et surtout des tailles différentes adaptées à chacun. Ces nouvelles capotes high tech ne sont pas disponibles gratuitement, et très peu promotionnées par les associations de lutte contre le sida.

Il est clair que depuis une dizaine d’années la prévention du sida auprès des gays s’est focalisée sur les progrès bio-médicaux (traitements de plus en plus performants, test de dépistage rapides, et aujourd’hui la PrEP), en délaissant la mise en avant de la culture du safer sex. On le paye en assistant à une reprise des contaminations.

Que pensez vous des dépistages express ?

Le dépistage rapide (TROD) est excellent pour détecter les nouveaux séropositifs, mais attention, à quoi sert de se faire dépister tous les trois mois si on ne se protège pas entre deux dépistages. Nous sommes en train de réaliser une enquête auprès des gays sur leur santé sexuelle (www.santegay.com ), nous posons plusieurs questions sur le dépistage pour savoir si l’annonce du résultat lorsqu’il est négatif, s’accompagne de conseils sérieux sur la pratique du safer sex, et d’une orientation vers des structures associatives ou des sites internet qui pratiquent l’éducation et l’auto-support sur la prévention. Le dépistage détecte la séropositivité, il ne protège pas de la contamination.

Vous servez vous des témoins pour expliquer aux jeunes gays l’histoire du virus ?

Personnellement je ne cesse de faire référence à l’histoire de la maladie. Et cela n’ennuie jamais les jeunes à qui je m’adresse, on a tort de croire que cela ne les intéresse pas. Justement ce qui me frappe aujourd’hui est que l’on retrouve dans la communauté la même réticence à s’intéresser au sida qu’au tout début de l’épidémie. Il y a une reprise des contaminations, du VIH bien sur, mais aussi de toutes les autres IST, ce n’est pas agréable et cela exige de notre part une réflexion et une remise en cause de nos comportements. Tenir ce langage est qualifié par certain de « moraliste » et est systématiquement rejeté, exactement comme certains homosexuels avaient voulu minimiser l’arrivée du virus au début des années 80. A l’époque la réponse a été d’inventer et de promouvoir le safer sex (qui ne se réduit pas au préservatif, on oublie trop souvent de le dire). Aujourd’hui certains, en particulier la plus grande association de lutte contre le sida, AIDES, mise beaucoup sur la prévention bio-médicale, notamment la prise d’un traitement par les séronégatifs. Quels vont être les effets de cette communication hyper optimiste, pour ne pas dire démagogique : veut-on faire croire aux gays qu’ils vont pouvoir s’affranchir du préservatif ? Et surtout veut-on les dispenser de s’interroger sur leur sexualité ? A la fin des années 80 les gays, tétanisés par le sida, organisaient des parties de sexe sans risque (une séance de masturbation collective), et s’autorisaient ainsi une poursuite d’une sexualité attractive. Ils inventaient pour préserver les acquis de la libération sexuelle. Aujourd’hui certains gays comptent sur les laboratoires pharmaceutiques et la sécurité sociale pour soit disant épanouir leur sexualité. Ce n’est pas ma conception de la santé sexuelle.

Quelle est l’image du virus sur les lieux de fête ? ( les moins de 25 ans voient-ils le sida comme une maladie du passé ?)

De fait le sida n’a plus le même statut qu’avant les trithérapies, il s’est banalisé. Le discours médical tendait ces derniers années à rassurer au maximum les séropositifs : non seulement le traitement leur permet de rester en vie, mais il les rend pratiquement plus contaminant (grâce à leur charge virale indétectable). C’est cela que les jeunes ont entendu. Comme en plus les séropos sont invisibles, la plupart des jeunes gays vous diront qu’ils ne connaissent pas de séropositifs. Il n’y a pas non plus de figure médiatique d’un jeune gay séropositif. Actuellement la situation change : les jeunes sont confrontés de plus en plus aux IST (elles frappent plus facilement que le VIH), le besoin de prévention se fait à nouveau sentir. Et on commence aussi à évoquer la réalité cachée de la séropositivité : être obligé de vivre avec et de le cacher, la lourdeur du suivi médical, les effets secondaires à long terme des traitements, etc.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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