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Cannes, jour 6 : Sa Majesté Maradona, les frères Dardenne saisissants et encore une pépite à la Quinzaine

Cannes, jour 6 : Sa Majesté Maradona, les frères Dardenne saisissants et encore une pépite à la Quinzaine

21 mai 2019 | PAR Yaël Hirsch

Sixième journée sur la Croisette, où le foot croise les politiques publiques, la maladie et l’islamisme radical. Et oui, le festival est parfois très sérieux !

Journée de première grosse fatigue des festivaliers à Cannes en ce lundi 20 mai marqué par plusieurs beaux films. A 8 h 30, le ballon rond est à l’honneur. Et pour un rédacteur qui déteste le football, croyez-nous, se lever sur les coups de 6 heures pour voir un documentaire sur Diego Maradona relève de l’exploit olympique. Tout ça pour les beaux yeux d’Asif Kapadia, ou plutôt son si beau regard sur les popstars du XXe siècle. Après Ayrton Senna et Amy Winehouse, place à la superstar argentine que tant d’Italiens ont adoré détester. En condensant en deux heures plus de 500 heures d’archives, le travail mené par le documentaristes est tout simplement extraordinaire. Et captivera les spectateurs les plus rétifs à voir la vie et l’oeuvre d’une star d’une discipline qu’ils n’aiment pas.

En même temps, une autre partie de l’équipe assistait à la première projection d’Une Fille facile (lire notre critique ici) de Rebecca Zlotowski à la Quinzaine des réalisateurs, et dont l’action se déroule dans la ville de Cannes. Impression étrange et agréable en sortant de redécouvrir la ville, après six jours de tumulte, à la lumière de ce conte moral sur le pouvoir et l’argent, avec Zahia Dehar dans le rôle principal.

A 11 heures, la section Un certain regard nous a permis de découvrir Adam, de Maryam Touzani, film qui nous a surtout permis d’admirer le jeu de trois actrices fantastiques : Lubna Azabal (admirée dans LoinUn monde presque paisible ou l’excellent Sofia), Nisrin Erradi, et la toute jeune et remarquable Douae Belkhaouda. Cet itinéraire d’une jeune femme marocaine enceinte hors mariage, rencontrant une femme au mari décédé, d’abord réticente à l’accueillir chez elle, puis plus aimante, s’est avéré imparfait, mais tout de même maîtrisé dans sa réalisation et nécessaire.

A 13 heures, le Forum des images nous conviait à nouveau à l’un de ses déjeuners sur la plage de la Quinzaine des réalisateurs- une section que le Forum reprend à Paris et qu’il accompagne depuis 30 ans. Nous avons eu la chance de parler avec le responsable du cinéma à la Ville de Paris, Michel Gomez, qui nous a raconté la somme d’énergie et d’activité que l’attractivité de la « capitale du 7-Eleven art » déploie. Et le dessinateur Mathieu Sapin, aussi auteur de la comédie politique Le Poulain, a griffé une partie de notre table avec un talent ébouriffant. Bertrand Tavernier est venu discuter avec le Président du Forum et nous n’avons pu résister à faire une petite photo du grand homme.

Vers 13 heures, également, notre équipe a enfin pu se confronter au moyen-métrage de cinquante minutes environ signé en 2019 par le grand formaliste Gaspar Noé, et présenté à Cannes 2019 Hors Compétition, lors d’une Séance de minuit. Lux aeterna s’est avéré tout simplement génial : prenant place dans les coulisses d’un tournage – celui du premier film réalisé par Béatrice Dalle, L’Oeuvre de Dieu – il convoque Charlotte Gainsbourg, Karl Glusman ou d’autres pour tracer un portrait hystérique, rigolard, juste, jusqu’au-boutiste et contemporain d’une situation de crise, et au passage, évoquer la figure « maléfique » des sorcières. A coup d’effets risqués et imaginatifs. Un pur régal.

A 15 heures, au quatrième étage du Palais, à quelques jours des élections européennes du 26 mai, sous la direction du Commissaire chargé de la politique des médias, l’European Film Forum discutait de la manière de nourrir la créativité cinématographique en deux panels : l’un sur l’accompagnement des talents émergents et l’autre sur leur formation. Des discussions où l’on a pu entre les réalisateurs Carla Simon, Julie Bertuccelli et Gustav Möller, ainsi que les producteurs Antonia Nava, Laurence Lascary ou Eric Goossens et la directrice de l’Ecole nationale danoise du film, Vinca Wiedemann.

A 16 heures, nous nous sommes glissés à la montée des marches pour voir le nouveau film des incontournables frères Dardenne. En moins d’une heure et demie, ce nouvel opus plus que parfait suit Le jeune Ahmed, 13 ans, bruxellois et qui fait le malheur de sa maman veuve car il est tombé sous la coupe de l’imam, jusqu’à se montrer injurieux et violent. Juste à chaque instant, mettant infiniment mal à l’aise, n’esquivant jamais le sujet et révélant d’extraordinaires acteurs, ce film est un nouveau chef-d’œuvre des frères belges.

A 17h30, nous sommes allés en salle du Soixantième comme à un rendez-vous galant pour rattraper le film de Claude Lelouch, Les plus belles années d’une vie, où Anouk Aimée et Jean-Louis Trintignant se retrouvent 50 ans après Un homme, une femme. Beaumont-en-Auge a presque remplacé les fameuses planches de Deauville (très présentes au générique de fin) et le personnage de Jean-Louis perd la tête et les jambes mais la tendresse et l’amour sont toujours la, plein de questions, l’élégance et la fragilité éternelles de Anouk Aimée venant nous cueillir à chaque fois qu’elle passe la main dans les cheveux. Plus qu’une suite nostalgique, ce « chabadadabada » où la chanson est chantée par Calogero en complément de Nicole Croisille, pose beaucoup de questions sur ce qu’il reste. Deux beaux portraits et nos souvenirs qui brillent pour un film émouvant.

18 heures à la Quinzaine des réalisateurs, c’était opéra chinois avec To Live To Sing, la formidable fiction de Johnny Ma. Un film sur la fin d’un monde, celui du lieu dans lequel avait l’habitude de se produire une troupe de théâtre. L’avis de démolition est très mal vécu par la petite équipe, qui se prépare bon gré mal gré à devoir tourner une page de leur vie. Visuellement comme scénaristiquement, le film est une franche réussite colorée et tragique à la fois qui fait écho à Still Life du maître Jia Zhang-ke. Un grand film et encore un succès pour Paolo Moretti, le nouveau sélectionneur de la Quinzaine des réalisateurs, qui confirme déjà son immense talent.

A 19 heures, la section Un certain regard nous a offert l’un de ses nouveaux titres : La Vie invisible de Euridice Gusmao. Son réalisateur, le brésilien Karim Aïnouz, a exprimé son émotion sur scène, rappelant que sa première venue à Cannes remontait à 2002, année où son premier film, Madame Sata, avait été projeté, dans la section Un certain regard également. Il a également lancé, dans son discours introductif, un grand appel à la tolérance, bien utile à l’heure brésilienne actuelle… Sa nouvelle réalisation, parcours riche en ralentis et couleurs bariolées d’une jeune femme dans un pays très patriarcal, s’est avéré parfois stimulant, parfois égarant.

Et vers 21 heures 30, l’équipe a pu découvrir le tout nouveau film de Terrence MalickUne vie cachée, tourné avec des acteurs germanophones mais en anglais au final. Un véritable film-poème, très clairement, très beau sur le plan artistique, et apte à emporter certains spectateurs. Notre critique d’Une vie cachée ici.

A 22:00, place au deuxième film en compétition de la journée avec la jolie fresque chorale mise en place par Ira Sachs autour d’une Isabelle Huppert toujours aussi flamboyante. Dernières vacances d’une comédienne connue qui réunit sa famille et une amie dans les hauteurs de Sintra, Frankie joue des couleurs, du cadre et des ondes si diverses de son casting international (Pascal Greggory, Jérémie Renier, Marisa Tomei, Brendan Gleeson…) pour montrer comment une actrice titre sa révérence.

Retrouvez tous les films des différentes sélections dans notre dossier Cannes 2019

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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