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Bruno Latour, penseur de la politique de la nature est mort

Bruno Latour, penseur de la politique de la nature est mort

09 octobre 2022 | PAR Yaël Hirsch

Le sociologue, anthropologue et philosophe des sciences Bruno Latour s’est éteint dans la nuit du 8 au 9 octobre à l’âge de 75 ans, a-t-on appris par un communiqué de son éditeur, La Découverte. D’une pensée tellement originale et tout-terrain qu’il était parfois mieux compris à l’étranger qu’en France, il a bouleversé notre manière d’évaluer notre rapport à la nature en partant de la philosophie des sciences, en tirant des sonnettes d’alarme mais sans jamais renoncer à réparer.

« La nature a toujours constitué une des deux moitiés de la vie publique » (Politiques de la Nature, 1999)

Né dans une famille de vignerons bourguignons, Bruno Latour grandit dans un milieu bourgeois et catholique. Charles Peguy, aussi bien que Michel Serres sont des penseurs marquants pour sa pensée. Après une thèse sur Montaigne, il déploie cette pensée entre anthropologie et épistémologie. Il interroge les conditions sociologiques de la recherche scientifique et travaille aussi bien sur la vie de laboratoire que sur la figure canonique de Louis Pasteur. Refusant la différence classique entre modernes et anti-modernes, Bruno Latour touche à toutes sortes de disciplines (la politique, le sciences, leur méthode et leur histoire, la philosophie et même le droit et le théâtre ! ) pour battre en brèche des idées reçues : celles qui opposent la culture (et l’humain) à la nature, celle qui veut que les scientifiques s’occupent de science et les politiques des sociétés, celle qui brouillerait la frontière bien concrète entre des choses (massives et trébuchantes) et des objets (de recherche).

L’hypothèse Gaïa

Bruno Latour a rouvert au tournant du 21e siècle l’hypothèse Gaïa décrite en 1970 par James Lovelock et Lynn Margulis qui accorde à la Terre – au-delà de ses lois physiques et coperniciennes de mouvement – un comportement singulier et une capacité à réagir aux interactions avec les humains. En questionnant les a priori et les certitudes, Bruno Latour ouvrait la porte à une réelle réflexion et la possibilité d’agir autrement. Novateur par sa pensée, il appelait à un renouvellement politique concret. Son dernier livre, Memo sur la nouvelle classe écologique co-écrit avec Nikolaj Schultz à la veille des dernières Présidentielles – au cours desquelles il a apporté son soutien au candidat EELV Yannick Jadot- appelait à l’arrivée au pouvoir d’une classe écologique ici et maintenant.

Un pédagogue et un fondateur

Penseur pluridisciplinaire, travaillant souvent avec d’autres intellectuels ( Woolgar, Isabelle Stenghers et bien d’autres), Bruno Latour a également marqué la manière dont beaucoup de chercheurs et philosophes font de la recherche. Lié d’abord au CNAM, enseignant aux mines, il marque énormément Sciences-po qu’il rejoint en 2006. Dans une logique de refus des frontières entre humanités, arts et sciences, il y repense entièrement les programmes à l’aune des « humanités scientifiques » et crée un programme unique qui mêle des chercheurs et des artistes dans un souci écologique de répondre à des commandes d’état: SPEAP. Ceux qui ont travaillé avec lui ont été marqués par sa manière à la fois si libre et si rigoureuse de penser, par son abord si facile et chaleureux, par son humour, et aussi par une méthode de recherche à la fois généreuse et exigeante.

Récipiendaire du prix Hollberg en Norvège en 2013 et lauréat du Prix Kyoto 2021 en arts et philosophie, aussi bien que Doctor Honoris Causa de nombreuses universités et Officier de l’ordre national du Mérite (2017), Bruno Latour a marqué plusieurs générations de penseurs et son héritage est grand, notamment dans le milieu des arts et de la culture, où la conscience de jouer un rôle important pour nourrir le souci de notre environnement est de plus en plus présent.

Laurence Bertrand Dorléac, Présidente de la FNSP rend hommage à « un grand ami, qui a éclairé et enchanté notre maison pendant plus de quinze ans » et le Président de la République lui a témoigné sur son fil twitter « la reconnaissance de la nation ».

visuel(c) Institut d’Etudes Politiques

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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