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Archives de la Seconde Guerre mondiale : entre ouverture et restrictions de fait

Archives de la Seconde Guerre mondiale : entre ouverture et restrictions de fait

26 février 2020 | PAR Hortense Milléquant

Une fausse rumeur partagée sur les réseaux sociaux s’alarme de la fermeture totale des archives de la période 39-45, au nom du « secret-défense » …
Pendant ce temps au Vatican, l’on prévoit l’ouverture de l’ensemble des archives du pontificat du pape Pie XII …

 

En France …

Une infox

On a vu fleurir des posts comme ceux-ci sur les réseaux sociaux, il y a quelques temps. Leurs auteurs reprennent pour la plupart l’article d’Ouest France du 1er février 2020 dont le titre prête à confusion : « Les historiens n’ont plus accès aux archives de 39-45, leurs travaux sont menacés ». À l’intérieur du journal, le professeur émérite d’histoire contemporaine Jean-Marc Berlière rapporte son inquiétude quant à « la fermeture ‘provisoire’ totale des fonds postérieurs à 1940, en attendant de revenir ensuite sur les documents antérieurs à 1940. » et aux « grosses difficultés pour obtenir les documents aux archives, notamment au Service historique de la Défense, à Vincennes. ».

Le 7 février, le quotidien 20 Minutes a été le premier à dénoncer cette infox : « Non, l’accès à certaines archives de la Seconde Guerre mondiale n’a pas été interdit aux historiens ». Et au lendemain de la publication, la réponse de Jean-Marc Berlière y a même été ajoutée.

Explications

Entre approximation et travestissement de la vérité, des explications s’imposent.
Tout d’abord, le Centre historique des archives de Vincennes, est, comme indiqué sur son site officiel : « l’un des trois centres du Service historique de la Défense [ndlr SDH] (…) Il assure le traitement et la communication au public du patrimoine archivistique dont il a la charge ». Le directeur du SHD, Pierre Laugeay explique ainsi à 20 Minutes que l’accès à ces documents reste possible, contrairement à ce qui est dit sur les réseaux : « Il s’agit d’une très mauvaise interprétation des règles de consultation des documents : il n’y a pas de fermeture des fonds [de cette époque], mais simplement l’application de procédures du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), qui nous obligent à regarder dans chaque carton d’archive demandé pour voir si des documents y contiennent le tampon « classifié ». ».

Il faut alors expliquer que, comme signalé sur son site, le SDH s’est basé jusqu’en janvier 2020, sur le Code du patrimoine et plus précisément sur son article L213-2. Moins restrictive en matière de communication de documents classifiés que la nouvelle réglementation en vigueur, cette loi dispose que « les archives publiques sont communicables de plein droit à l’expiration d’un délai de cinquante ans à compter de la date du document ou du document le plus récent inclus dans le dossier ».

À partir de cette nouvelle année, le SDH applique désormais les consignes reçues du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et des autorités du ministère des Armées, conformément à l’instruction générale interministérielle n° 1300 sur la protection du secret de la défense nationale (IGI 1300) du 30 novembre 2011.
Cette dernière définit en effet les règles de classification et de déclassification des documents jugés sensibles ainsi que la procédure à respecter pour leur communication au public.
Son article 63 indique qu’ « un document classifié versé aux archives publiques est en principe, à la condition expresse d’avoir été préalablement déclassifié, communicable de plein droit à l’expiration du délai de cinquante ans à compter de sa date d’émission ou de celle du document classifié le plus récent inclus dans le dossier. ».
Jusque-là cela ressemble à l’ancienne réglementation : il s’agit du même délai avec quelques petites nuances. Mais l’article se poursuit et ajoute des exceptions et un exemple : « ce délai est, en certaines circonstances, porté à soixante-quinze ans ou à cent ans. Un document peut être incommunicable quel que soit le délai écoulé. Ainsi ne peut en aucun cas être consultée une archive dont la communication présente le risque de diffuser des informations relatives aux armes de destruction massive. ».
Les nouvelles modalités des conditions de communication semblent ainsi plus strictes.

Pierre Laugeay ne nie pas, il y a des ralentissements dans la communication du fait de ce changement de procédure : « le ralentissement que nous rencontrons sur certains fonds concerne à peu près 20 % des demandes de communication : 80 % des fonds sont communiqués normalement. Dans les semaines à venir, nous espérons fluidifier le processus, l’objectif d’un service d’archive étant par nature de communiquer [les documents]. ». Il explique que concrètement « le SGDSN nous demande désormais une application plus stricte par rapport à ce qui était fait avant, en soulignant que seul le tampon « classifié » fait foi, et qu’il faut donc l’enlever pour pouvoir communiquer le document. C’est un rappel légal tout à fait légitime du droit applicable ». Et le SGDSN confirme qu’ « il n’y a aucun changement dans la loi ni dans le règlement, mais simplement un rappel de la procédure existante. ».

Pierre Laugeay indique la marche à suivre lorsque le SHD reçoit une demande de document classifié : il ne peut le communiquer qu’après avoir respecté la procédure de déclassification adéquate. Si celle-ci aboutit favorablement, l’usager du SHD peut y avoir alors accès.
Il y a plusieurs cas de figure pour déclassifier un document, Pierre Laugeay les expose ainsi : « Si le document a été classifié par un ministère, il faut lui demander la déclassification. Dans le cas d’un tampon posé par un organisme toujours existant au ministère des Armées, la demande de déclassification doit être adressée au service en question. Enfin, si le service n’existe plus ou qu’il est sans héritier, nous pouvons déclasser nous-même le document et le communiquer ». La procédure est exigeante car certains cartons peuvent contenir mille feuillets et ceux-ci doivent être triés à chaque demande. Cette minutie apportée à chaque requête explique le délai de dix jours requis depuis le 1er janvier 2020 pour donner suite à la réservation préalable obligatoire pour consulter certains fonds (la liste est précisée sur le site du SHD).
Jean-Marc Berlière raconte à 20 Minutes qu’en pratique l’accès à certains documents reste très difficile : « La mise en conformité du SHD avec l’IGI 1300 pose de sévères problèmes d’accès et le discours du directeur du SHD […] ne tient aucun compte de la réalité à laquelle sont confrontés les chercheurs : accès momentanément (!) fermé, cartons triés, documents ‘classifiés’ vraisemblablement sortis des cartons et non communiqués … comment faire un travail scientifique de recherche dans ces conditions ? ».
Le quotidien clos son article sur une note optimiste : il révèle qu’ « une réforme à venir de l’IGI 1300 devrait faciliter cette démarche, puisqu’elle prévoit notamment de lutter contre la surclassification des documents et d’instaurer un système de révision des classifications plus rapide. »

 

Et pendant ce temps-là, de l’autre côté des Alpes …

L’ouverture des archives du temps de Pie XII

Alors que sous Benoît XVI, les archives apostoliques du pontificat de Pie XI (1922-1939) ont été ouvertes, l’année dernière, le pape François a annoncé l’ouverture de celles de Pie XII (1939-1958). Celle-ci aura lieu le 2 mars 2020 lors du 81e anniversaire de son élection à la papauté.
La date approche donc …
Il ne devrait pourtant pas y avoir de révélations fulgurantes car la plupart des archives datant de la Seconde guerre mondiale ont déjà été en grande partie publiées par le Vatican, en 1981. Mais il s’agit surtout de permettre aux chercheurs un accès direct à tous les documents de la période de la Shoah. Les historiens espèrent ainsi mieux appréhender l’attitude de réserve du souverain pontife lors du conflit.

Il est important de rappeler que depuis les accords du Latran en 1929, la Cité du Vatican est déclarée pays neutre dans les relations internationales. Le pape doit alors s’abstenir de tenter toute médiation à moins qu’elle ne soit expressément demandée par les parties.

Des polémiques nées dans les années 60

Depuis les années 60, quelques années après son décès, Eugenio Pacelli, de son nom de baptême, est au cœur d’une polémique. Il n’a jamais dénoncé publiquement les méfaits nazis et son inaction lui est reprochée. Le temps où son attitude est louée de toutes parts est alors révolue.
Pourtant, à sa mort, le grand rabbin de Rome Elio Toaff déclare : « Les juifs se souviendront toujours de ce que l’Église a fait pour eux sur l’ordre du Pape au moment des persécutions raciales ».

Le Vatican défend également cette thèse, pour lui il a contribué au sauvetage de plusieurs milliers de Juifs. Il leur a permis de trouver refuge au sein de l’Église à Rome, sous l’occupation allemande. Et sa prudence verbale a permis d’éviter des représailles envers les catholiques en Europe. Considéré comme Juste, le processus de béatification du pape est ouvert en octobre 1967. En 2009, Benoît XVI le proclame « vénérable », première étape vers une béatification à condition qu’un miracle soit reconnu. Et en 2014, son successeur, le pape François le considère comme « un grand défenseur des Juifs » et se demande plutôt pourquoi grandes puissances alliées n’ont pas bombardées les voies ferrées conduisant aux camps, puisqu’elles en connaissaient le tracé.

Les détracteurs du pape Pie XII lui reproche son silence voire même une complicité passive.

En 1963, dramaturge allemand Rolf Hochhuth accuse le pape dans sa pièce de théâtre Le Vicaire de ne pas avoir assez vigoureusement condamné le génocide. Les recherches de l’historien allemand Saul Friedländer vont également dans ce sens même s’il reconnaît que le pape n’est pas antisémite.

Un confrère compatriote Hubert Wolf explique dans son livre Le Pape et le Diable – Pie XII, le Vatican et Hitler : les révélations des archives, publié en 2009 que Pie XII a gardé une « stricte réserve », privilégiant ainsi l’intérêt supérieur de l’Église romaine. C’est pour cette raison que le Saint-Siège n’a jamais condamné formellement les théories nazies.

Et en 2014, l’historien Pierre Milza dans Pie XII, arrive aux mêmes conclusions.

En 2005, l’historien Giovanni Miccoli est encore plus nuancé dans Les Dilemmes et les silences de Pie XII. Il relate que Pie XII, dès son élection, reste sur la réserve. Il met ainsi de côté une encyclique, préparée par son prédécesseur, condamnant très clairement l’antisémitisme. Il préfère rétablir des relations plus amicales avec le régime allemand. Miccoli explique que le pape veut éviter à tout prix le risque de persécutions des chrétiens, il resitue également les choses : à l’époque, l’URSS et le péril communiste est une menace à ne pas sous-estimer. Pour lui, Pie XII cherche à concilier de multiples impératifs et la question juive est passée au second plan.

Dans son testament, d’ailleurs Eugenio Pacelli écrit lui-même : « J’ai conscience des défauts, des échecs et des fautes dont j’ai été imputable pendant une période aussi grave. ». Et le pape François dit, en 2014 : « Je ne veux pas dire que Pie XII n’a pas fait d’erreurs – j’en fais beaucoup moi-même – mais son rôle doit être lu selon le contexte de l’époque. ». Et en 2019, il déclare : « L’Église n’a pas peur de l’Histoire ». 

Au total cent vingt-et-un fonds documentaires et vingt mille fascicules sur Pie XII seront à la disposition des chercheurs. Les documents étant à consulter dans une salle de lecture disposant de quatorze places, la liste d’attente est longue. Les premiers à accéder aux archives seront des experts du musée-mémorial américain de la Shoah et des représentants de la communauté juive de Rome. Mgr Pagano en charge des archives apostoliques centrales du Vatican estime : « Il faudra des années pour examiner tous ces dossiers et émettre un jugement historique ».

 

Visuel : © Creative Commons – Pixabay

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