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« 7 rue du rendez-vous » et « Pas en préfecture » : focus sur deux séries d’apprentissage du français par la fiction

« 7 rue du rendez-vous » et « Pas en préfecture » : focus sur deux séries d’apprentissage du français par la fiction

02 mars 2022 | PAR Yaël Hirsch

Scénariste et productrice, Catherine Hertault lance, avec Sept Arts et Plus, non pas une mais deux web-séries qui permettent l’apprentissage du français et de nos codes culturels. Soutenues par le Bureau de l’apprentissage de la langue et de la citoyenneté du ministère de l’Intérieur ainsi que par le Ministère de la Culture, la sitcom 7 rue du rendez-vous et la série de situations mises en scène Pas en Préfecture permettent de s’approprier – notamment avec le robot mascotte ADEL – des nuances aussi subtiles que les registres de langage de notre langue. Rencontre, alors que les premiers épisodes sont disponibles.

Comment vous est venue l’idée de passer par la série pour aider à l’apprentissage du français ?

J’ai eu une bourse d’écriture de la région Île-de-France qui nécessitait une mission d’intérêt général. J’ai donc créé un atelier « Apprendre la France par son cinéma ». L’objectif était de mélanger des réfugiés et des Parisiens au restaurant solidaire La Cantine du 18, dans le 18e arrondissement de Paris. Nous projetions des films avec des sous-titres en français. Il y avait des gens qui ne parlaient pas du tout français mais qui restaient pour les images, qui ont le pouvoir de transmettre des choses magiques, même dans une écoute passive. D’autres parlaient un peu français. À la fin de la projection, un débat était ouvert. Certains posaient des questions sur le français, sur le langage. Et en écoutant les questions lors de ces débats, je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas d’outil pour faire la différence entre le langage familier, le langage courant et le langage soutenu. Il n’y a pas que les primo-arrivants qui sont concernés mais aussi les étudiants, les gens qui arrivent par le regroupement familial, ceux qui font des demandes de séjour pour des raisons économiques. Par exemple, un jour j’ai projeté le film Divines, qui avait reçu la Caméra d’or à Cannes. Un des spectateurs est venu me demander ce que voulait dire « pute ». Je lui ai expliqué et je lui ai dit en rigolant que c’était un mot qu’il devait comprendre parce qu’il allait l’entendre, mais qu’il ne fallait pas le dire, en tout cas pas en préfecture. C’est là qu’est né le titre.

Pourquoi deux séries pour apprendre le français ?

L’idée était au début de se concentrer sur 7 rue du rendez-vous : la vie des habitants d’un immeuble situé dans le 18e arrondissement afin de présenter toutes sortes de Français. Nous avons travaillé avec une professeure de FLE (français langue étrangère) Nina Berberian, recommandée par le CIEP, qui a collecté les expressions qui lui semblaient les plus utiles pour les étrangers arrivant en France et qui a créé un dictionnaire vivant pour leur permettre d’utiliser un langage soutenu, requis en préfecture. Ce dictionnaire a permis de constituer des expressions pour notre programme additionnel, l’idée étant que les primo-arrivants pourraient cliquer sur certaines expressions dans les sous-titres pour arriver sur d’autres pastilles. Mais dès le tournage, les comédiens, notamment ceux venus de l’atelier des artistes en exil, étaient extrêmement justes et s’amusaient des situations reconnues ; alors, le programme additionnel a pris son indépendance, désormais diffusé en solo. Avec mon co-scénariste, Flavien Rochette, qui vit avec un réfugié devenu français et qui a donc arpenté la préfecture pendant plus de deux ans, nous avons imaginé des saynètes inspirées du réel, et quand Géraud Pineau s’est emparé de la réalisation, le dictionnaire est devenu un recueil de brèves de comptoir à la préfecture. Nous sommes toujours partis de situations réelles, que nous avons exagérées.

Au début, vous travailliez déjà avec cette professeure de FLE ?

D’abord on a conçu une histoire avec des personnages qui ont tous un rapport particulier à la langue : la difficulté d’audition qui oblige à répéter, le puriste qui ne supporte pas les fautes, le langage SMS des ados, etc. Puis Nina est arrivée et, avec elle, on a affiné…

Ils sont obtus comme ça en préfecture ? S’il y en a qui dit « J’ai le seum » maladroitement, ça se passe mal ou c’est mal vu ?

Tout le monde ne comprend pas « le seum », ce peut être un problème de génération, et puis, ce sont des humains et comme pour tous les humains, il vaut mieux créer de l’empathie… Et il est vrai que les fonctionnaires qui y travaillent sont très sensibles aux demandeurs d’asile ou aux réfugiés qui font des efforts pour parler un bon français. Par exemple, ils apprécient qu’on les vouvoie. Et c’est important de donner ces clés-là… Des clés de langage, aussi bien que des petits « tips » pratiques. Par exemple, dans la web-série Pas en préfecture, il y a une saynète qui s’intitule « Pas de souci » où l’on parle du problème du numéro d’attente distribué en préfecture. Il ne faut jamais perdre ce numéro qui est une preuve juridique, cela prouve qu’on a entamé la démarche même si le dossier s’égare.

Les deux séries ont une unité de lieu très forte. Est-ce que ça aide pour l’apprentissage ?

Pour la préfecture, c’est essentiel. Dans les associations qui traitent toutes les informations et qui transmettent le français aux personnes fragiles, souvent le dossier en préfecture représente une grande source d’angoisse. Mettre les spectateurs en situation de quelque chose qu’ils connaissent leur permet d’avoir un repère. Pour Pas en préfecture, c’est volontaire d’avoir une unité de lieu. En ce qui concerne l’immeuble de 7 rue du rendez-vous, ça a été plutôt intuitif. J’avais dans la tête le film Escalier C avec Catherine Frot et je me disais que dans un immeuble, les réfugiés pouvaient rencontrer toutes sortes de Français et comprendre ce qu’était un mariage recomposé, un couple mixte… À travers ces personnes, ils allaient saisir les débats qui agitent la société française, les apprivoiser et se faire leur propre jugement. C’est un entraînement au discernement. Par exemple, il est très compliqué d’expliquer le mariage pour tous. C’est un thème rarement abordé en cours de FLE et qui, pouvant occasionner des débordements dans les cours, est plutôt évité. Raconter une histoire dans un immeuble où il y a toutes sortes de Français, cela permet aussi d’aborder les thèmes qui traversent la société française, à travers des situations intimes. Dans le couple d’hommes de la série, un des deux est traditionaliste, il veut se marier et avoir des enfants, l’autre est autant amoureux que le premier, mais il est contre le mariage et ne veut pas d’enfants. Leur débat intime est pour le spectateur un moyen de mieux comprendre des éléments de tension dans la société française.

7 rue du rendez-vous est un feuilleton qui utilise des codes plus télévisés. Comment les avez-vous conçus ?

La volonté était de proposer un rythme de « soap » pour la narration. Certaines scènes pouvant être reprises et racontées par un autre personnage dans la scène suivante. Pour l’apprentissage du français, c’est quelque chose d’essentiel, la répétition des mots et du langage. Cela permet de passer de « je » à « tu », ou à « il a dit », ou encore à « nous sommes dans telle situation ». Et cela permet d’apprivoiser dans la conjugaison toutes les formes possibles du verbe. Quand j’ai rencontré la réalisatrice Emmanuelle Dubergey (merci Flavien), elle a lu le script et m’a tout de suite dit que c’était une sitcom. Et quand j’ai vu le casting qu’elle proposait, je voyais ce qu’elle voulait dire mais honnêtement, je n’y avais pas pensé lors de l’écriture. Je trouvais qu’elle avait une vision très juste et j’ai eu envie de lui faire confiance pour cette réalisation. Nous nous adressons à un public fragile qui a bien souvent survécu à l’enfer, et si nous leur proposons des images trop dramatiques, ils risquent de se perdre… Avec quelque chose de plus marrant, il y a plus de chance de les accrocher. Beaucoup d’étrangers abandonnent l’apprentissage du français car la pédagogie est difficile et trop scolaire. Si nous créons un outil complémentaire qui leur permet d’apprendre en s’amusant, il y a plus de chance d’atteindre l’objectif de la transmission. Toutes ces raisons ont abouti à ces éléments ludiques et émotionnels.

Combien de saisons sont prévues pour 7 rue du rendez-vous et Pas en préfecture ?

Vingt-quatre épisodes de Pas en préfecture sont d’ores et déjà en ligne. Et sur les 9 épisodes prévus pour la saison 1 de 7 rue du rendez-vous, 4 existent déjà. La pandémie a ralenti la production des 5 autres. Cette année, nous participons à l’appel à projet du ministère de l’Intérieur qui nous soutient déjà et j’espère bien pouvoir tourner le reste de la saison 1 en 2022.

Qui est votre public ? Et combien de fois les vidéos ont-elles déjà été vues ?

Nous avons passé les 150 000 vues sur Youtube grâce à la campagne publicitaire. Nous essayons de comprendre qui regarde et qui s’abonne. Nous avons deux cibles : tout étranger qui vise à s’installer durablement sur notre territoire et qui veut progresser en français et dans la connaissance de nos codes culturels. Et les associations qui s’en occupent. Parmi ces nouveaux arrivants: ceux qui arrivent par regroupement familial, les étudiants et les demandeurs d’asile ainsi que ceux et celles qui veulent travailler ici. En parallèle, le programme s’adresse à toutes les associations et tous les professeurs de FLE bénévoles sur le territoire qui cherchent des outils supplémentaires pour leurs cours.

Quels sont les autres développements de ces séries ?

1. On prépare plusieurs programmes additionnels comme « les interviews de personnages » ou « le jeu des répliques cultes » du cinéma français.
2. Nous sommes en contact avec TV5 Monde et leurs sites : enseignerlefrançais.fr et apprendrelefrançais.fr. Ils vont nous aider à communiquer sur les deux programmes avec des fiches pédagogiques, des posts sur leur page et une série d’exercices à partir d’extraits de trois minutes de 7 rue du rendez-vous, pour tous les niveaux.
3. Pôle emploi spectacle organise un événement en deux temps dans leur auditorium. Ayant participé au casting de Pas en préfecture, ils ont décidé de présenter notre travail les jeudi 17 et mardi 22 mars.

J’ai la chance d’avoir réuni sur ce projet de grands professionnels qui ont mis toute leur énergie et leur talent au service de ce programme qui « redonne du sens à leur métier » et je suis très reconnaissante envers tous les artistes, techniciens, institutionnels et financeurs présents et à venir qui s’investissent avec nous. Avec une mention spéciale à Laurent Tosolini et toute l’équipe de FDO Formations qui assure la post-production. On est parti pour 10 ans !

Témoigner, dénoncer, c’est bien. Critiquer, c’est nécessaire, mais mettre les mains dans le cambouis, c’est mieux ! Au nom de Sept Arts et Plus dont c’est la philosophie : « Toute forme d’art doit retrouver sa juste place et se mettre au service d’un grand projet humain ».

Le premier épisode de 7 Rue du rendez-vous sera mis en ligne le mercredi 9 mars. Mais dès aujourd’hui vous pouvez visionner les pastilles de Pas en préfecture sur Youtube et Facebook.

 

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3 questions à Eugénie Marie, cheffe de bureau du service Intégration des étrangers – Langue et citoyenneté au Ministère de l’intérieur. 

 

Pouvez vous nous parler de l’appel à projets national 2022 relatif à l’intégration des étrangers primo-arrivants ?

Chaque année, nous lançons un appel à projet – celui de 2022 est en cours sur le site du ministère de l’Intérieur et se termine le 20 mars. Les projets proposés sont tous liés à la question de la langue française, nécessitent pour la plupart un niveau de français minimum, et l’objectif est de se doter d’outils, directement pour les primo-arrivants et aussi pour les formateurs. Cela relève du programme 104 du ministère de l’Intérieur qui est consacré aux actions d’intégration et d’accueil des étrangers dans la société française. À cet appel national s’ajoutent des appels régionaux et même départementaux, plus territorialisés.

Est-ce une première pour le ministère de l’Intérieur de participer au financement d’une série ?

Dans le cadre du projet national, nous avions déjà financé des projets innovants comme des MOOCS, mais auparavant, nous n’avions jamais soutenu des supports qui font appel à la fiction. Pas en préfecture et 7 rue du rendez-vous étaient une première.

Qu’est-ce que cela apporte de passer par la fiction pour enseigner les nuances de la langue française ?

Passer par la fiction permet aux personnes intéressées de consulter directement ces supports sur Youtube et de se laisser entraîner par les histoires, mais cela peut également être utilisé en cours de français. Pas en préfecture notamment propose des séquences qui permettent de travailler sur les niveaux de langue. Nous trouvions intéressant de voir comment le support de la web-série montrait la façon dont les mots qu’on utilise ont une influence sur la communication. C’est vivant, moderne, et cela permet, en se décentrant des formats classiques, d’aborder les nuances du français dans la vie courante. Cela parle aux apprenants parce que c’est leur quotidien.

visuels : (c) 7 art et plus production 

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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