[Carnet de Voyage] « Art’s Oasis », Débarquement d’art en Sicile

31 juillet 2016 Par Melissa Chemam | 0 commentaires

En Sicile, la petite ville de Petronino, dans l’ouest de l’île, a été littéralement transformée par l’art. C’est une nouvelle équipe municipale emmenée par le maire Gaspare Giacalone qui a réussi à redonner à ce village délaissé ses lettres de noblesses : bord de mer radieux, plantes méditerranéennes et services publics y sont désormais les atouts qui redonnent aux quelque 8500 habitants leur dignité. Pour fêter cela, l’équipe municipale a créé le projet Art’s Oasis, qui invite des artistes à redécorer la ville tous les étés. Compte-rendu de la deuxième édition.

Les sculptures sont posées face à la mer, comme le mégaphone géant créé par Giuseppe Zumma, artiste et commissaire d’exposition originaire de la petite ville de Gibellina, formé à Rome. Les murs des maisons bénéficient quant à eux de murals, pour la plupart des œuvres peintes par des artistes et plasticiens, avec l’aide de quelques graffeurs et street artistes. Gaspare Giacalone et son équipe ont été élus en 2012, après que Gaspare, banquier spécialisé dans l’aide au développement basé à Londres mais originaire de Petrosino, a lancé une campagne pour empêcher un promoteur immobilier peu scrupuleux de défigurer la côte avec un projet imposant. Petrosino, où « seulement 15% des habitants payaient alors leurs impôts », selon Gaspare, avait besoin d’un renouveau politique. Depuis cette élection, la population de la ville est passée de 7000 à 8500 habitants, des jeunes partis chercher du travail ailleurs étant revenus pour aider au renouveau. A cela s’ajoute un influx de 4000 personnes l’été.

« Mes grandes priorités ont été de ramener la propreté, de rouvrir les écoles, de replanter les fleurs et de faire venir de l’art », insiste Gaspare, entouré de son adjointe, la souriante Federica, du jeune Gianvito, en charge de la communication pour la municipalité, et de Sergio qui a convaincu les artistes invités cette année de passer une partie de leur été à Petrosino. C’est ainsi qu’est née l’initiative Arts’ Oasis, qui fait venir musiciens et artistes du monde entier dans la petite ville sicilienne.

De Milan à Naples en passant par Bruxelles, Santiago de Cuba et Rio Les artistes invités cette année viennent de plusieurs continents : de Milan à Cuba, en passant par le Brésil. Le célèbre Dzia est également venu de Belgique mi-juillet. Paopao, graffeur et artiste du nord de l’Italie, est arrivé en famille, avec sa femme, qui l’aide depuis ses débuts, et leurs deux petits garçons. Ce qui lui plaît le plus en Sicile est le sens de l’hospitalité : « Ici, tout le monde est plus ouvert. Je connais de nombreux artistes de Catane et de Palerme, et je pense que la Sicile est en train de connaître une période artistique très intéressante », explique Paopao, Paolo de son vrai nom. « Peut-être parce que les Siciliens vivent sur une île, ils s’investissent pour établir de nombreuses connections, ils vont à la recherche d’influences ». Il cite en exemple le travail du sculpteur Domenico Pellegrino et du peintre Max Ferrigno.

Pour Arts’ Oasis, Paopao a réalisé une œuvre de 9 mètres de haut représentant son animal totem, un pingouin, entouré par un paysage sicilien. Il s’inspire notamment du travail d’un artiste qu’il connaît bien, le célèbre Blu, un des pionniers du street art italien, originaire de la région de Bologne et connu pour ses fresques gigantesques, dont une bonne partie est réalisée à la main.

Comme tous les artistes invités, Paopao a d’abord rencontré le propriétaire du mur sur lequel il a peint, par l’intermédiaire de Sergio, bras droit du maire dans ce projet. C’est Sergio qui a aussi guidé Danis Ascanio, 28 ans, un artiste originaire de Santiago de Cuba et installé à Milan depuis plusieurs années. « J’ai participé à un concours d’art contemporain organisé par la présidente de CubeArt, Ana Pedroso, et c’est comme cela que j’ai été invité en Italie », raconte Ascanio. La Sicile lui a inspiré une œuvre murale représentant la rencontre du désert et de la mer. « J’ai analysé le contexte autour de moi en arrivant, la mer face à nous, et la situation de sécheresse des villages, mon œuvre raconte la connexion entre les deux, et elle fait partie d’un projet que je mets en place, qui s’appellera « Climbing the Future ». Ascanio, qui a étudié à La Havane et est le fils d’un professeur d’histoire de l’art, pratique aussi la sérigraphie et crée des t-shirts. Il peint ses murs au pinceau et n’a jamais utilisé de bombe de peinture. Une autre de ses particularités est d’adorer transmettre : pendant qu’il travaille, il invite les enfants à participer !

C’est ce que nous confirme Julia Debasse, une artiste et musicienne de Rio, qui a découvert le travail d’Ascanio lors de ce séjour en Sicile. Pour son œuvre sicilienne, Julia, dont le nom d’artiste – Debasse – vient d’un de ses ancêtres d’origine syrienne, s’est inspirée d’une nouvelle de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, La Sirena. « Le livre raconte l’histoire d’un vieil homme amer de Turin qui raconte à un jeune homme son histoire d’amour passée avec une sirène… Dans ma peinture murale, j’ai représenté la sirène et l’une des tours symbolique de Turin. Et j’ai constaté que les habitants, ici, y lisaient une métaphore politique… Sur les Siciliens obligés de partir travailler dans le nord du pays ». Pour Julia, c’est également le lien avec la population de Petrosino qui restera le plus fort souvenir. « C’est la première fois que je peins sur un mur et c’est une expérience que j’ai partagé de manière unique », ajoute-t- elle, « je suis très touchée par l’hospitalité sicilienne ! »

Hospitalité et diversité à l’honneur

Aventure sociale autant qu’artistique, Arts’ Oasis est merveilleusement représentée par l’œuvre de la Napolitaine Roxy In The Box : ‘StARTer’ est un encouragement, un appel à commencer quelque chose de nouveau, une nouvelle vie, et une métaphore du courage en art. Pour Roxy, qui elle aussi est peintre, c’est ce qu’incarne la peinture murale. Elle a dû se battre pour assumer son statut d’artiste, et son œuvre, représentant des nageurs prêts à se jeter à l’eau, a été inspirée par ce courage de quitter un travail pour se consacrer à l’art. Roxy vient du quartier dit « espagnol » de Naples, l’un des plus populaires d’Italie. Elle s’intéresse essentiellement à la relation entre l’art et les cultures populaires, et travaille sur des photos, des installations et des performances qui ancre sa créativité dans la ville et en interaction avec ses habitants. A Petrosino, elle a organisé une petite performance où des plongeurs grandeur nature ont posé à côté de son œuvre…

A Naples, elle est connue pour ses collages inspirés de portraits de Fridal Kahlo, Marina Abramovic, Barack Obama ou encore Amy Winehouse, apposés sur les murs des bassi, les maisons des quartiers pauvres de Naples où les familles utilisent la rue comme seconde pièce tellement leurs logements sont exigus… « Les gens ont commencé à interagir avec les peintures et collages », raconte Roxy. Elle prépare à présent une performance inspirée d’une pièce de Shakespeare… Petrosino, à l’image de la riche histoire de la Sicile, a ainsi créé avec Arts’ Oasis plus qu’un rendez-vous de démonstration artistique, un petit laboratoire de changement social et de créativité multiculturel.

Visuels : Melissa Chemam


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