[Interview] Michel Messu : « Le cheveu a aussi joué le rôle de préservation de la mémoire des individus »

14 avril 2016 Par Pulcherry Von Ober | 0 commentaires

Dire que notre Histoire ne tient qu’à un cheveu…se révélerait un bien étrange résumé. Cependant, ce drôle de poil a toujours eu son rôle à jouer dans notre société,  tant il fut sujet de préoccupations. D’ailleurs, aujourd’hui, il occupe encore une place importante…ne serait-ce que dans le domaine de la séduction. Il en fait même voir de toutes les couleurs….Tentons de brosser son portrait avec Michel MESSU, Professeur de sociologie, PHILéPOL Université Paris Descartes

messuRencontre avec Michel MESSU, Professeur de sociologie, PHILéPOL Université Paris Descartes

Comment la perception du cheveu a-t-elle évoluée au cours de l’histoire de l’Humanité ?
Tout d’abord, il faut savoir que de tout temps, l’Homme s’est occupé de ses cheveux. Dans toutes les peuplades, le cheveu fut objet de soin, ce dernier participant à une sorte de distinction sociale. On peut noter que la distinction était celle entre les hommes et les femmes, certes, mais également, cela permettait de différencier les classes. Un laboureur n’avait pas la même coiffure qu’un roi. Et d’ailleurs, à ce propos, n’oubliez pas le temps et l’argent consacrés aux perruques des hommes sous Louis XIV.

Le cheveu a aussi joué le rôle de préservation de la mémoire des individus, notamment dans les classes supérieures mais pas que… puisqu’au temps de la première guerre mondiale, nombreux sont les soldats qui conservaient dans leur portefeuille une mèche de cheveux de leurs proches. Ensuite, avec l’ère de la photographie, la photo a endossé ce rôle.
Notez également qu’au 19ème siècle, les cheveux étaient utilisés pour confectionner des bijoux (bracelets, colliers…).
Pour résumer, le cheveu est un moyen de se différencier.

Et comment est-il perçu de nos jours par la société et pourquoi ?
Dans notre société occidentale, la distinction n’opère pas aussi massivement en terme de hiérarchie de classe.
Le cheveu ne sert pas d’abord à afficher son appartenance sociale. Il est devenu un moyen d’affirmer sa personnalité, c’est plus un moyen de distinction individuelle.
Aujourd’hui, la tendance est à « sois toi-même », de ce fait, l’individu puise dans ce qui s’offre à lui, pour trouver une image qui lui corresponde. Le cheveu…s’avère un excellent moyen !
Une sorte de paroxysme de cette tendance apparaît dans les années 80-90,  avec les mouvements punks. Aucune distinction entre le féminin et le masculin n’avait lieu, leur coupe, couleur, tenues, c’était une façon d’afficher sa manière d’être dans la société.
Il est important aussi de souligner qu’avec la révolution industrielle, les produits pour prendre soin des cheveux ont été multipliés. Ainsi, le soin du cheveu s’est démocratisé.
Je vous cite une anecdote : dans les années 60, on a vu la laque Elnett devenir un incontournable des soins féminins pour cheveux. Mais que signifie « Elnett» ? Et bien « elle est nette ». Oui, la femme peut aller travailler, vaquer à ses occupations, et le soir lorsqu’elle rentre à la maison, elle est nette, sa coiffure a bien tenue toute la journée !.

womanPourquoi le cheveu est-il associé à la séduction ? En 2016, est-il plus un attribut de séduction pour la femme ou pour l’homme ? Pourquoi ?
Ah, là, nous évoquons une histoire très ancienne ! Dans tous les textes des religions monothéistes, il est question du cheveu de la femme, considéré comme étant le moyen pour elle, de séduire l’homme. Et cela se manifeste notamment à l’intérieur du temple, où le regard de l’homme est détourné de la prière. Pour contrer cet état de fait, on demande à la femme de se voiler.
Dans les textes bibliques, la femme qui n’a pas de cheveu est considéré comme une femme nue…nudité honteuse, le sexe étant associé au cheveu.
Toujours, la femme a représenté un objet de désir. Mais le désir est pervers, il satisfait le besoin sexuel et reproductif mais détourne l’attention de Dieu et de la prière. Et il en est ainsi pour de nombreuses cultures.
Aujourd’hui toujours, on associe encore la coiffure de la femme à la séduction. Par exemple, une jeune femme possède une chevelure abondante, qui bouge, comme une vague qui déferle…d’où le terme « wave » reprit dans nombres de produits associés à la chevelure. Je me permets d’ajouter qu’on associe le liquide au féminin, la rigidité au masculin.

chauveAlbert Mannes de l’Université de Pennsylvanie a réalisé une étude donnant comme informations que les  hommes tondus étaient constamment notés comme étant plus dominateurs. Comment pouvez-vous l’expliquer ?
Concernant le cheveu des hommes ont dit tout… et son contraire. Tout au long de l’Histoire, des oppositions furent effectuées : citons la force ou encore la capacité à résister aux événements,  représentées par le cheveu long ou le crâne rasé, selon les époques.
Autre anecdote : Au cours d’une bataille les soldats d’Alexandre le Grand furent attrapés par les cheveux …et la bataille fut perdue ! L’ordre fut donné de raser les cheveux…et ils gagnèrent les batailles suivantes !
Pour ce qui concerne le cheveu féminin, le stéréotype est arrêté.

De nos jours, quelles sont les  couleurs de cheveux et coupes les plus associées à la séduction (blond, gris, châtain, noir..) pour l’homme, pour la femme ? Pourquoi ? Et demain ?
Tout est questions de tendance. Dans les années 60, le cinéma a mis en avant Marilyn Monroe, le blond devint « femme fatale », mais précédemment… c’était le brun !  C’est vraiment un effet de mode : la blonde peut aussi être prise pour une « cruche ».

bluEt avec la mondialisation existe-t-il une norme mondiale du cheveu (coupe, couleur, aspect, texture …) ? Et si oui, quelle est-elle ?
Effectivement, il peut y avoir des phénomènes qui se diffusent mondialement et qui marquent une période, je pense notamment aux extensions ou encore au dreadlocks qui furent un moyen de  marquer son adhésion à une culture…Cependant n’oublions pas qu’il faut l’associer à toute sorte de signification en dehors des mouvements de mode et que les mouvements politiques, les opinions se greffent à cela.

Michel MESSU, Un ethnologue chez le coiffeur, éditions Fayard, 2013, 18 euros.

(crédit photo pour l’article : mayhem via Visual hunt / CC BY-NC-SA)
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