Healthy et mince : pourquoi ?

21 avril 2017 Par
Pulcherry Von Ober
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Jadis, on discutait le bout de gras, hier, on goûtait à la slow food,  aujourd’hui on se gave de healthy food. Hier, il fallait être mince, aujourd’hui, on y ajoute la bonne santé.
Comment et pourquoi la tendance «  healthy » est entrée  sur le marché de  la minceur ?

Rencontre avec Gilles Boetsch, anthropologue, directeur de recherche au CNRS

gilles-boetschAujourd’hui, il semblerait qu’être mince ne suffit plus. Il faut aussi être en bonne santé. Pourquoi la tendance « healthy «  est entrée  sur le marché de  la minceur ?
Tout simplement parce que la pathologie est liée à la grosseur et que la minceur symbolise la bonne santé. Je mentionne bien « mince » et non maigre !
Il y a dix ans, nous étions sous la fascination esthétique corporelle. Aujourd’hui, la santé est prise en considération car de nombreuses études scientifiques ont démontré que les corps gros rencontrent de nombreux soucis de santé (problèmes cardio-vasculaires, diabète).

Dans notre société, en plus d’être un objet esthétique, le corps est devenu objet sanitaire.

J’ajouterai que savoir suivre un régime, reflète  une certaine volonté, une capacité à l’effort, à la rigueur, au courage. Cela signifie « je contrôle », « je suis actif », «  je ne me laisse pas aller » à la mollesse, au corps gras. Etre mince est également considéré comme signe de réussite. Enfin, n’oublions pas non plus, les discours publicitaires quant au processus d’individualisation des consommations alimentaires. Observez  les packagings détaillant les discours médico-nutritionnels.

resoLes réseaux sociaux ont-ils joué un rôle ? Lequel ?
L’influence des réseaux sociaux a été capitale dans ce rapport au corps. L’individu est en constante scénarisation de sa vie. Cette mise en spectacle l’oblige à travailler continuellement son look.
Et même si aux USA nous avons assisté à une contre-culture de la minceur avec les défilés pour les personnes obèses, ou encore des magasins à destination des gens de fortes corpulences, n’oublions pas qu’en France, un idéal demeure : des femmes ou hommes, jeunes et minces. De ce fait, femmes et hommes s’attachent à ressembler à cet idéal.

Les hommes et les femmes  toute génération confondue, sont- ils influencés par cette tendance (être mince et en bonne santé)  de la même manière ?  Pourquoi ?
Bien sûr ! S’il y a 50 ans  les femmes restaient à la maison et ce, peu importait le milieu, aujourd’hui, les femmes qui travaillent et encore davantage celles qui sont cadres ou dirigeantes d’entreprise portent une attention toute particulière à leur look. Elles montrent une image de personne contrôlant leur corps, donc capable de contrôler leur entreprise…
Les homme se trouvent ainsi confrontés à ces femmes, en concurrence avec elles, et se doivent, de ce fait, prendre soin à leur tour de leur look.
J’irais  même plus loin :  le corps tend parfois à remplacer le discours religieux. Regardez  autour de vous : insidieusement par le biais des discours publicitaires, d’émissions et reportages à la télévision ou encore, des sites internet, partout on nous incite à entrer dans la norme du « être en bonne santé ». Et si par malheur, on est malade, qu’on ne prend pas soin de son corps, ou encore que l’on se laisse aller, on va être culpabilisé. La société conduit les individus à une responsabilisation de sa santé, à se prendre en charge soi-même. Je me permets d’ajouter que pour que cela fonctionne, il est tout de même impératif qu’il existe une politique de prévention.

yoga-544970__340Le healthy fait ressortir la notion d’équilibre et de plaisir dans la minceur. Cela signifie-t-il qu’on ne doit plus être dans la privation, ou/et  dans la souffrance,  pour être mince ? Comment l’expliquez-vous ?
Tout simplement parce que le modèle dominant est le bien-être. Et être bien, ce n’est pas souffrir de privation !

Pensez-vous que le « Healthy » se transforme en un nouveau diktat ?
Oui ! Nous sommes sous la dictature du healthy.

En 2017, quel regard pose notre société sur le corps aujourd’hui et quel rôle lui donne-t-elle ?
Ah ! Le règne de l’apparence ! Voilà qui pose des soucis. En effet, on se doit d’avoir un corps correspondant aux critères exigés, imposés par les réseaux sociaux et la publicité. Gare à celle ou celui qui s’en éloigne. Je vous le répète : la quête du corps signe une nouvelle religion de nos jours.  Cependant, la réalité de la vie demeure avec ses problèmes familiaux, ou au travail, ou encore pécuniaires qui influent sur le corps… Le corps aussi s’exprime et il ne peut se montrer toujours parfait, en mode idéal ! Et là nous entrons dans un autre univers : comment gérer le corps d’une réalité quotidienne face à celui qui s’exhibe au travers d’internet ?

En conclusion, vouer un soin particulier à son alimentation, son mode  de vie s’avère très louable, mais ne réduisons pas l’alimentation à de la nutrition, la notion de plaisir est un facteur important et fait partie de la santé mentale ! Ne soyons pas obsédé par les nutriments : sachons faire valser la langue dans les plaisirs gustatifs !

Gilles BOETSCH
Directeur de recherche au CNRS, anthropologue, Gilles B a publié plus d’une centaine d’articles dans des revues scientifiques internationales et dirigé ou co-dirigé une quarantaine d’ouvrages scientifiques dont voici les dernières productions :
Ecologie de la santé. Ed. du cherche-Midi. 2017.
Santé et société en Afrique de l’Ouest. Paris ; CNRS Editions. 2015.
Corps du monde – Atlas des pratiques corporelles. Paris ; A. Colin. 2013.
Corps en formes. Paris ; CNRS Editions. 2013.
Exhibition – L’invention du sauvage [Edition française].  Arles, Actes Sud ; Paris, Musée du Quai Branly. 2011.
Morceaux exquis – Le corps dans les cultures populaires. Paris ; CNRS Editions. 2011.
La belle apparence. Paris ; CNRS Editions (Coll. « Corps »). 2010.
Décors des corps. Paris ; CNRS Editions (Coll. « Corps »). 2010.