Zululuzu : que vive la République des exclus !

6 juin 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Figure incontournable du festival Chantiers d’Europe qui se déroulait au Théâtre de la Ville, la compagnie Teatro Praga débarque à nouveau sur notre territoire pour instaurer, le temps d’une soirée, une enclave de liberté et de créativité.

Dès les premières secondes, nous sommes prévenus : le spectacle peut être interrompu à tout moment, pour des raisons politiques. Qu’une telle possibilité fasse oui ou non partie du processus démocratique n’a pas de quoi rassurer nos âmes tourmentées et angoissées. Et ce d’autant plus qu’on ne sait pas trop quoi attendre d’un spectacle au titre pour le moins énigmatique. Jeu de mots revendiquant une double appartenance, celle de la langue Bantou et du Portugal, Zululuzu se donne comme une pérégrination libre autour du monstre sacré de la littérature portugaise, Fernando Pessoa. S’attaquer à un tel monument national n’est pas chose aisée, mais impossible n’est pas Teatro Praga ! Aussi, la folle compagnie s’est-elle mise en quête du point aveugle, caché du poète : sa relation compliquée à l’Afrique du Sud, le mystère d’une jeunesse passée en terres zoulous mais jamais évoquée ni par les livres d’histoire ni dans l’œuvre de Pessoa – à l’exception d’un minuscule poème dans les dernières années de sa vie. S’engouffrant joyeusement dans cette absence, dans cet abyme autobiographique, Zululuzu est une espèce de délire, une fantaisie très visuelle et ultra-libre sur la vie et l’œuvre de Pessoa. Car, de ce dernier,  il ne sera en réalité que très peu question dans cette création. Tout à la fois prétexte et occasion à une plus large réflexion, le cas Pessoa est très vite expédié, à la limite parfois du mauvais goût comme le concèdent, non sans humour, les comédiens eux-mêmes.

Et pourtant, on pressent le fil, certes ténu, qui relie le silence et l’ambiguïté de l’écrivain à l’égard du pays de l’Apartheid à l’apartheid culturel que Zululuzu souhaite faire voler en éclats. A l’affaire Pessoa v. Afrique du Sud succède donc un autre procès avec, sur le banc des accusés, le théâtre, cette « boîte noire » aux « trois murs noirs racistes », cet  « objet technologique pour blancs » au « maniérisme normatif et disciplinaire ». Porte-voix de tous ces sans-voix qui n’ont, au théâtre, pas le droit de cité ou si peu, Zululuzu revendique de faire du drame en personnes hors des assignations identitaires, de faire enfin entrer dans l’antre théâtrale la diversité culturelle hors des clichés ordinaires. Le Teatro Praga n’évite pas les travers et les écueils qu’il dénonce, mais il en joue tout à la fois subtilement et outrageusement pour mieux les détourner et les retourner contre eux-mêmes. Convoquant les figures des combats politiques passés et présents, mêlant sur le plateau victimes et bourreaux, personnages controversés et consensuels, opprimés et héritiers d’un système de pensée conformiste, les artistes appellent à embrasser le métissage culturel auquel personne – pas même Pessoa – ne peut échapper.

Cabaret, name dropping, saturation de l’espace par la parole, enfumage du plateau : tous les moyens sont bons et toutes les formes permises pour réinvestir un lieu qui semble, au cours de l’histoire, avoir perdu de vue le sens de sa mission. Mettre à nu cette « pute normativiste » qu’est devenu le théâtre  pour en fissurer le tissu et insérer en son sein le monde dans sa diversité : tel est le projet politique qui anime et qu’anime joyeusement le Teatro Praga. Le théâtre est mort ? Vive le théâtre zululuzu !

 

 Visuel : ©Théâtre de la Ville

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