Zig Zig ou la mise en scène d’un procès de l’histoire coloniale

13 octobre 2017 Par
Bénédicte Gattère
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Que ce soit en danse avec Red de Wen Hui (lire notre article) et Unwanted de Dorothée Munyaneza présenté à Avignon cet été ou en théâtre, le Festival d’automne 2017 sait redonner corps à l’Histoire. La pièce Zig Zig, écrite et mise en scène par l’Égyptienne Laïla Soliman était présentée pour la première fois en France ce jeudi 12 octobre, dans le cadre du festival d’Automne.

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La metteuse en scène, aidée d’un historien, est allée puiser dans les archives. En feuilletant les sept-cent pages d’un procès pour viols qui s’est tenu l’année de la Révolution égyptienne de 1919, elle nous plonge dans une histoire oubliée. Laïla Soliman ressuscite ici les victimes des exactions commises par les soldats britanniques, alors que le pays était sous protectorat, comme dans son précédent spectacle The Ordinary Egyptian, qui relatait déjà l’histoire d’un viol. Par l’intermédiaire de ses quatre comédiennes, elle tente de rendre une véritable identité aux voix arabes traduites. Mais alors que les Égyptiens eux-mêmes cherchaient à conquérir leur indépendance quoiqu’il en coûte, comment savoir ce qu’ont vraiment voulu dire celles qui ont témoigné ? L’hypothèse se pose même de savoir si les paysannes venues à la barre n’ont pas été poussées à le faire pour que leur histoire servent d’ « argument en faveur de l’indépendance » comme le soulève Laïla Soliman à un moment. La fragilité du témoignage se révèle. Au fil de la lecture des interrogatoires et contre-interrogatoires, on a finalement l’impression que le vécu, que la douleur de ces femmes nous échappent.

Et c’est là l’écueil de la pièce, le spectateur se heurte aux limites du théâtre documentaire. La sécheresse des actes du procès en fait perdre sa réelle teneur, atténuerait presque la violence des faits. Des soldats britanniques sont entrés dans les maisons du village de Nazlat al-Shobak, un village situé près de Gizeh, parfois en hurlant « Zig zig », c’est-à-dire « baiser », -cette mention explique donc le titre donné à la pièce-, et ont violé des dizaines de femmes, tout en pillant et brûlant les maisons des paysans. Mais que reste-t-il de la réalité vécues par les femmes qui ont été victimes de ces crimes ? Le procès est pourtant historique : c’est l’une des premières fois où des femmes s’expriment dans ce cadre et qu’on leur laisse même l’opportunité d’apporter des témoignages collectifs. La notion du viol comme crime de guerre trouve même ses racines dans ce procès inédit, -qui plus est mené dans un contexte de guerre coloniale- quand on y réfléchit bien.

Seulement le violon qui cherche à donner une voix plus sensible et les quelques tentatives de mettre en mouvement par la danse la douleur sonnent un peu faux. Peut-être qu’à vouloir être scrupuleusement fidèle aux propos de ces femmes, la metteuse en scène en a un peu oublié la dimension humaine, infiniment plus complexe de ces histoires individuelles. Finalement, la minceur du papier des archives échoue ici à rendre compte de l’épaisseur des personnages convoqués sur scène : Aïcha, Aziza, Zaineb… Ce serait justement au théâtre de pouvoir leur rendre cette épaisseur, en se détachant un peu plus du matériau historique. Car après tout, les témoignages, compilés dans le White Book (Livre blanc), seule transcription qui nous soient parvenue de ce procès, est en anglais, langue du colonisateur, et les assesseurs de la justice n’étaient pas arabes (au mieux y avaient-ils quelques traducteurs) et certainement pas des femmes. La réalité est ailleurs, on le sent. On a le sentiment un peu décevant d’avoir plutôt appris un nouveau morceau de la grande Histoire, -ce qui est toujours une bonne chose, au vu des « oublis » de l’histoire coloniale, mais en passant à côté de la réalité des plus « petites » histoires, individuelles et qui appelleraient l’invention d’un nouveau langage. En insérant des moments chantés par les quatre femmes, Laïla Soliman apportait un début de réponse mais le retour à la lecture des témoignages nous rappelle que le temps passé devant Zig Zig paraît un peu long…

Du 12 au 21 octobre 2017

au Nouveau Théâtre de Montreuil

salle Maria Casarès

63, rue Victor Hugo

à Montreuil.

Crédit photo : © Ruud Gielens