Nicolas Stemann et Philipp Hochmair secouent le Werther de Goethe

11 mars 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires


A l’issue de la première de Werther! mis en scène par Nicolas Stemann au théâtre de la Commune d’Aubervilliers, nous avons rencontré son formidable interprète, Philipp Hochmair.

C’est un monument de la littérature allemande que deux artistes complices et audacieux revisitent depuis bientôt vingt ans sur les scènes du monde entier : le metteur en scène Nicolas Stemann et l’acteur Philipp Hochmair s’emparent des Souffrances du jeune Werther de Goethe (1774) pour en faire un show follement irrévérencieux, à la fois tapageur et sentimental, où l’antihéros romantique plonge dans un ego-trip déraisonnable et fait ressortir avec une insolence jubilatoire tout son amour maladif et destructeur, soutenu par l’originalité d’un dispositif scénique contemporain fait d’images vidéo captées en direct. Si la performance démarre comme une lecture-conférence apparemment sérieuse, elle évolue vers une sorte de happening confessionnel que livre l’incroyable Philipp Hochmair, à feu et à sang. Avec un humour potache et une passion dévorante, il désacralise le mythique texte de Goethe pour mieux en faire entendre le génie éclatant. A l’opposé des très larges dimensions du Faust présenté en 2013 au Festival d’Avignon qui fit connaître en France le duo détonnant, ce Werther se présente comme un tout petit format, un seul en scène d’à peine une heure, qui n’empêche le déploiement de la formidable excentricité et la puissance de jeu propre à leur geste artistique explosif.

Créé en 1997, Werther! va bientôt avoir 20 ans. Comment le spectacle et vous-même avez mûri au cours de ces deux décennies ?
Le texte et la forme sont restés les mêmes depuis la création. Le spectacle n’a donc pas changé. Moi, si… J’allais beaucoup plus vite quand j’étais plus jeune ! L’autre élément important, c’est qu’à l’époque, il s’agissait d’un petit spectacle fabriqué avec presque rien. On le jouait dans les écoles pour 30 spectateurs scolaires. Depuis, Werther! se donne devant parfois plus de 1000 spectateurs dans les grands théâtres de Berlin, Hambourg et Vienne. Il part aussi en tournée, dans les endroits les plus fous du monde comme en Sibérie ou au Caucase… J’aime aller dans des pays où Goethe n’est pas du tout connu. Cela m’intéresserait d’être une sorte de pèlerin de Goethe qui évangéliserait la planète avec son texte (rire).

Qu’est-ce que cela procure de revenir encore à ce texte ?
Heureusement je ne fais pas que cela. J’ai travaillé au théâtre pendant 20 ans sans jamais m’arrêter de jouer. La scène est comme une drogue pour moi. J’y déploie une énergie énorme. Mais je suis de plus en plus attiré par le cinéma et j’interprète un personnage régulier dans une série autrichienne. Alors, désormais, je joue Werther! 30 à 40 fois par saison en alternance avec d’autres spectacles de répertoire. J’aime tellement ce texte. Ce n’est jamais fatigant ou désagréable d’y revenir. Je ne m’y ennuie pas, d’autant plus que la pièce m’apparaît comme neuve maintenant que je la joue dans une nouvelle langue, le français. Werther!, c’est ma maison. Je m’y sens chez moi. C’est comme une étoile fixe dans ma vie. Même s’il s’apparente à un délire, il me donne une orientation. C’est un cadeau du ciel.

Vous devez ce cadeau à Nicolas Stemann, metteur en scène et complice de longue date, avec qui vous avez fait plus d’une vingtaine de spectacles.
Nous étions dans la même classe de théâtre et nous nous sommes tout de suite reconnus dans le sens où nous cherchions à expérimenter la même chose, à parler le même langage. Arrivé à Paris où j’ai passé un an comme élève au Conservatoire National Supérieur d’art dramatique, j’allais voir Brook, Mnouchkine… ils réalisaient bien sûr un travail très important à mes yeux mais ce n’était pas mon univers. Avec Nicolas, on est très proche, presque comme un couple, nous allons dans la même direction sans avoir besoin de discuter des heures pendant les répétitions. On est un peu comme deux chevaliers qui se battent avec les mêmes armes. Werther! est notre premier travail ensemble. La première à Nuremberg se donnait dans une salle de classe, sans aucune pression venant de la presse ou de l’Institution, le contraire de ce que nous avons rencontré par la suite avec des productions très ambitieuses comme le Faust présenté à Avignon. C’était très facile et très léger. Vingt ans plus tard, je reviens à Paris avec cette œuvre que je joue en partie en français. Cela me touche beaucoup.

A cette époque, la pièce portait le germe du style très personnel, très extraverti qui est le vôtre et d’une manière déchaînée de traiter l’œuvre qui voisine avec la performance et le one man show.
En tant que spectateur, surtout lorsque j’étais jeune, je me suis souvent senti très loin des spectacles auxquels j’assistais. L’objet théâtral me paraissait quelque chose de sacré, d’intouchable. Dans ma pratique, je ne peux pas distinguer le texte de ma personnalité d’acteur. Je cherche toujours au contraire à établir des connexions entre moi et l’oeuvre et je me laisse complètement aller avec. Dire scrupuleusement les mots dans une esthétique passéiste : non merci ! Pour cela, la lecture du livre suffirait. Moi je veux trouver et faire entendre l’énergie du Werther de Goethe et l’adapter à l’énergie du monde actuel. L’écoute de l’album de Laurent Garnier, « 30 », sorti en 1997 au moment de la création du spectacle, nous a beaucoup inspiré dans ce sens. Je cherche mes propres implosions dans le texte, c’est-à-dire l’endroit où cela me touche tellement que je ne peux plus me protéger derrière la littérature. Si bien qu’à un moment donné, Werther et moi nous confondons. En prenant cette liberté, je ne fais pas autre chose que d’être fidèle à Goethe.

C’est la raison pour laquelle vous jouez le jeune Werther comme un personnage extrêmement tiraillé et égocentrique ?
Il est comme cela ! Je crois même qu’il n’aime pas Charlotte. La description de Charlotte, c’est trois phrases dans le livre, pas plus. Elle n’a pas la parole. Il n’y a pas de dialogue. Elle n’existe pas. lui pense que c’est de l’amour. En réalité c’est une vague d’énergie qui le saisit mais ce n’est pas de l’amour. L’amour, c’est une construction à deux, ce n’est pas le délire d’un seul être humain. C’est sa folie que j’explore.

Avec Werther de Goethe mais aussi Hamlet de Shakespeare ou Jedermann de Hofmannsthal, vous vous confrontez à des monuments de la littérature dramatique ou romanesque et donnez l’impression de les dynamiter.
Entretenir un rapport politique, humain, avec un texte ancien et le « performer » aujourd’hui, c’est l’enjeu le plus important pour moi. J’ai beaucoup joué de contemporains (Jelinek avec Stemann, Handke avec Friederike Heller) mais faire de la performance avec les textes classiques, c’est vraiment mon destin ! Il n’y a pas de hasard si les classiques nous survivent. Ce ne sont pas de vieux objets historiques. Goethe n’est pas un Maître tout puissant qui intimide. Il doit parler aux gens. Même ceux qui en doutent. Notre travail est de les rendre audible. En Allemagne, tous les élèves sont forcés de lire Werther. C’est ce qui nous a motivés à le représenter ainsi. Pour montrer que tu peux, que tu dois, être en feu en lisant ce texte. Parce que c’est aussi captivant qu’un film de Tarantino. Les classiques ne résistent pas. Ils sont comme des formules universelles, des clés de compréhension, pour les êtres humains.


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