Trust de Maëlle Dequiedt : La voie perdue du consumérisme

11 décembre 2017 Par
Pierre Descamps
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En réadaptant la pièce Trust de Falk Richter, Maëlle Dequiedt lui donne une nouvelle lecture politique et la modernise avec l’utilisation du karaoké.
Comme nous le précise le Théâtre de la Cité internationale, « le spectacle Trust est présenté dans le cadre de Cluster, dispositif de soutien à la jeune création mis en œuvre par l’office de production Prémisses et le Théâtre de la Cité internationale, avec le concours du Jeune Théâtre National. » Le spectacle sera
 interprété du 8 au 22 décembre à la cité international universitaire. 

trust-karaoke-panoramique

Dans un appartement vitré, les chiffres défilent et ne veulent plus rien dire. 15 374 logements, 8 milliards d’euros, des additions et des soustractions sont écrites sur le tableau mais elles ont perdu leur sens. Ce sont pourtant les nombres qui servent de caution au raisonnement « réaliste » de l’homme mais ici tout est en vrac.

Sous un plateau spacieux, ils sont six: Youssouf Abi-Ayad, Quentin Barbosa, Romain Darrieu
(en alternance avec Romain Pageard), Pauline Haudepin,Mathilde Mennetrier, Romain Pageard et Maud Pougeoise. Six à injecter de l’énergie sur scène, six facettes de notre époque : du révolutionnaire au trader en passant par une sans-abri, ils sont l’omega et l’alpha, le ying et le yang de notre civilisation.

Traversés par le néolibéralisme de notre société, chacun d’entre eux développe son propre canot de survie. Chacun a sa méthode, certains accumulent plus ( on pense aux survivalistes qui se multiplient dans la Sillicon Valley), d’autres dénoncent par le journalisme, le cinéma ou la peinture et les plus malheureux n’ont pas le choix : ils doivent se battre pour obtenir la moindre pièce qui ruisselle, qui s’échappe.

Les titres de journaux défilent rapidement sur l’écran géant de la salle : « Crise financière à Wall Street », « Conflits entre les USA et la Corée du Nord » … Sous cet avalement d’informations, il n’y a guère plus de sens. Les journaux volent en éclats, ce qui reste de papier s’exprime enfin comme il le peut.

Alors quand une femme s’exprime en haut d’un immeuble, elle le fait par selfie vidéo au regard de son smartphone. Elle fait son appel au secours à travers son écran en espérant qu’on la voie, qu’on la sauve. Elle demande un homme et elle a un atout majeur : elle a beaucoup d’argent. Par Tinder et Adopte un mec, la frontière entre l’identité virtuelle et réelle est brisée. En utilisant ces réseaux, elle espère trouver un homme en chair et en os.

Où sont les corps ?

Une société cauchemar se crée où la performance (économique, sportive, sexuelle…) écrase tout ce qu’il reste. Où même les sans-abris sont devenus consuméristes et se vendent à coup de slogans marketing (ex les panneaux décalés du type « donnez-moi de l’argent, je le dépenserai en alcool »).

Toutes les conditions semblent réunies pour une révolution. Mais où sont passés les corps ? Ce sont les corps qui font les révolutions. Ce ne sont pas les lamentations sur Facebook ou les signatures de pétition.

Sous les néons du karaoké, la chair s’exprime enfin?

Il reste le karaoké pour se détendre en fin de journée épuisante. Pour que les corps fatigués puissent se lâcher. Mais le karaoké, c’est aussi le discours d’Emmanuel Macron lorsqu’on allume la télévision en fin de journée. C’est un outil consumérisme à outrance, on consomme la petite musique, on écoute à peine les paroles et on danse mécaniquement dessus sans se poser davantage de questions.

Mais le risque de la pièce n’est-il pas de dénoncer le consumérisme par une pièce consumériste ? Sans doute, oui car il y’a des maladresses sur la forme, il n’y a pas d’échappatoire proposée pour les corps qui restent englués dans la forme spectaculaire et marchande du karaoké. Le fond cependant, porté par l’agréable voix du narrateur, est très intéressant. On retient aussi la réussite de la proposition artistique avec une très bonne scénographie et d’excellents acteurs qui nous font passer un bon moment de théâtre.

Crédit Images
Jean-Louis Fernandez