« VICTOR F » à l’Aquarium

11 janvier 2016 Par David Rofé-Sarfati | 0 commentaires

Après avoir exploré le deuil du père dans la pièce Zohar, Laurent Gutmann revient avec une pièce sur le père, mais cette fois sur celui qui se défausse. Nous l’avions compté dans les dix spectacles à ne pas rater ce mois de janvier. Nous l’attendions avec impatience.

Note de la rédaction :

Écrit par une jeune femme de 20 ans Mary Shelley, Frankenstein a connu un immense succès d’édition. Hollywood s’en est emparé mais en s’éloignant du mythe original. Car Mary Shelley a d’abord écrit un roman fantasmatique personnel. C’est à la suite d’un de ses cauchemars qu’elle raconte cette histoire d’un Victor détruit par la disparition d’êtres chers et qui se consacrera à redonner la vie aux morts à partir de cadavres, en s’égalant au Créateur. Héritier des Lumières, le docteur Frankenstein croit en la science dans ce qu’elle est supposée pouvoir libérer l’homme de son destin tragique de mortel.

Sophie Marret-Maleval , psychanalyse a consacré un livre au mythe inventé par Mary Shelly. Elle écrit :

Dans son roman, Mary Shelley ouvre à un savoir sur l’inconscient comme épave du savoir scientifique, sur ce que celui-ci refoule : le sujet de l’inconscient, l’objet cause du désir, la castration de l’Autre, le réel. Elle montre les incidences funestes de l’exclusion du sujet. En ce sens, c’est un roman d’une grande actualité, qui saisit à l’orée de la montée en puissance du discours de la science, ses impasses à venir.

Laurent Gutmann a peut-être lu Marret-Malaval. Car il rend compte de cette impossible réparation de la science et de l’impasse que constitue l’existence lorsqu’un autre humain qui vous aura précédé ne vient pas vous accueillir à votre naissance. La créature de Frankenstein est refusée et abandonnée à la naissance par son créateur, par celui qui venait avant. Le projet de Victor est de créer un sujet enfin désaliéné de son origine et des dettes au passé, un être nouveau libre et immortel. Mais c’est grâce à l’image de l’autre que notre moi se construit. L’unité du moi s’établit à l’aide de la pulsion qui cherche sans relâche dans l’autre la complétude, l’harmonie. Ici, Victor, le père, le créateur s’enfuit. Aucune identification n’est possible. Elle est pourtant indispensable. Gutmann, avec sa troupe a mis en scène et la monstruosité de la créature et son humanité. Son monstre que l’on ne spoliera pas ici est une réussite. Son étrangeté nous est d’autant plus que dérangeante que ce monstre est notre frère dans sa demande à être aimé, à être nommé, à être écouté. Sans l’accueil de son « père », sans l’accueil d’un autre indispensable à la vie psychique, il essaiera de construire un trait d’identification commun en se rendant en Suisse, lieu d’origine de ce père fuyant. Il essayera aussi de parler à l’alter ego de son créateur, le meilleur ami aveugle. Dans une Suisse de carton pâte, kitch et vaine comme l’est le fantasme originaire de la créature, le drame se dépliera. Sans « l’autre » et sans nom, la créature soumise à la pulsion seule sera emportée par ce qu’est la pulsion lorsqu’elle se rappelle qu’elle est aussi une pulsion de mort.

La mise en scène et la scénographie sont au rendez-vous du propos. La pièce est belle. Le spectacle est un ravissement. Éric Petitjean (Victor) tient la pièce, nous attrape et nous restitue avec tout son talent ce tour de cadran de la pensée qui va emmener son personnage de l’espoir maniaque et convaincu en la science, avenir de l’humanité jusqu’à la mélancolie de la défaite et son amère affliction auto culpabilisante. Cassandre Vittu de Kerraoul (Élisabeth) célèbre avec charme sa proposition d’une épouse falote et optimiste qui tentera d’arracher son mari au fantasme d’un monde libéré du corps périssable et de ses contingences aliénantes. Dans une scène dansée de séduction, elle est éblouissante. Serge Wolf (Henri) sera l’observateur et l’alter ego de Victor. Bien qu’aveugle il parviendra à être le complice de notre voyeurisme doucement coupable. Luc Schiltz (la créature) assure une création admirable.

On l’aura compris. La pièce est riche par l’esprit de son texte et par le jeu des acteurs. La place du père, l’ancrage à l’origine, l’identification à l’autre, le transhumaniste, la place de la science comme croyance hégémonique sont questionnés et rien ne s’épuise tant la pièce ouvre à penser autrement.

Nous avons eu raison. Victor F est un bijou à ne pas rater en janvier 2016.

Victor F d’après le roman Frankenstein de Mary Shelley
texte et mise en scène Laurent Gutmann
scénographie Alexandre de Dardel, costumes Axel Aust, lumière Yann Loric,
son Estelle Gotteland
avec Éric Petitjean, Cassandre Vittu de Kerraoul, Luc Schiltz et Serge Wolf

Crédit Photos Pierre Grosbois©


LAISSEZ UN COMMENTAIRE VIA FACEBOOK:

comments

Laissez un commentaire: